Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/494

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La Mort au diable. Qu’importe ? Le Diable. Mais l’enfer le perdrait, te dis-je ! … oh je viendrai… l’heure est sonnée, il faut partir.

ANTOINE

détourne la tête, aperçoit les talons du diable et poussant un soupir s’écrie, les bras levés : merci ! Merci, mon dieu, qui m’en avez délivré ! Le Diable se retourne d’un bond et le saisissant au bras droit. Pas encore ! Antoine se dépêche de faire des signes de croix avec le bras gauche et recommence ses prières. Le Diable retire sa main. Adieu ! L’enfer te laisse. Eh qu’importe au diable après tout ? Sais-tu où il se trouve le véritable enfer ? Lui montrant son coeur. Là ! Tant que tu ne l’auras pas arraché de dessous tes côtes, tu le porteras avec toi ; les péchés sont dans ta poitrine, la désolation dans ta tête, la malédiction est ta nature ; serre ton cilice, déchire-toi avec ta discipline, jeûne à t’évanouir de faim, humilie-toi, ravale-toi, cherche les mots les plus purs, les prosternations les plus humbles, et tu sentiras dans ta chair meurtrie passer des effluves de volupté ; ton estomac vide appellera toujours les festins, et les mots de la prière sur tes lèvres se changeront en paroles d’amour profane et en exclamations de luxure. La satisfaction de tes mérites gonflera ton coeur d’orgueil ; la fatigue de tes jours, comme un scorpion du désert, te sifflera l’envie ; au chevet de la pénitence, tu auras d’invincibles langueurs et des paresses infinies. Quand la concupiscence des choses du monde t’aura quitté pour une minute, plus désordonnées alors arriveront les convoitises de l’esprit, qui veulent agrandir l’amour et maudissent