Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/527

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des matelots grecs. La pluie d’orage ruisselait sur le bouge, la vapeur des vins montait avec les haleines et la fumée des lampes. Un homme tout à coup entra, sans que la porte fût ouverte. Il levait son bras gauche en écartant deux doigts. Le vent fit craquer les murs, les trépieds s’allumèrent, je courus à lui.

Simon.

Oh ! Je te cherchais, mais je t’ai trouvée, je t’ai rachetée !

C’est celle-là, Antoine, qu’on appelle Charis, (…), Ennoïa, Barbelo. Elle était la pensée du père, le nous indestructible qui créa les mondes.

Mais les anges ses fils la chassèrent de son empire. Alors elle fut la lune, le type femelle, l’accord parfait, l’angle aigu. Puis, pour se dilater plus à l’aise dans l’infini, dont ils l’exclurent, ils l’enfermèrent à la fin sous une forme de femme.

Elle a été l’Hélène des troyens, dont le poète Stésichore a maudit la mémoire. Elle a été Lucrèce, la belle dame violée par les rois. Elle a été la Dalila qui coupait les cheveux de Samson ; elle a été cette fille des juifs qui s’écartait du camp pour se livrer aux boucs et que les douze tribus ont lapidée. Elle a aimé la fornication, le mensonge, l’idolâtrie et la sottise. Elle s’est dégradée dans toutes les corruptions, avilie dans toutes les misères, prostituée à tous les peuples, elle a chanté à tous les carrefours, elle a baisé tous les visages.

à Tyr, elle était la maîtresse des voleurs. Elle buvait avec eux pendant les nuits, et elle cachait les assassins dans la vermine de son lit tiède.

C’est moi ! Moi, père pour les samaritains, fils pour les juifs, saint-esprit pour les nations, qui suis venu la faire remonter dans sa splendeur et la rétablir au sein du père, et maintenant, inséparables l’un de l’autre, nous allons, délivrant l’esprit et terrifiant les dieux.

J’ai prêché dans éphraïm et dans Issakar, à Samarie et dans les bourgs, dans la vallée de Mageddo, le long du torrent de Bizor, et depuis Zoara jusqu’à Arnoun, et au delà des montagnes, à Bostra et à Damas.

Je suis venu pour détruire la loi de Moïse, pour renverser les prescriptions, pour purifier les impuretés. Je convoque au grand amour les âmes des fils d’Adam, qu’elles soient frénétiques de luxure ou affolées de pénitence. Viennent à moi ceux qui sont couverts de boue, ceux qui sont couverts de sang, ceux qui sont couverts de vin !

Par le baptême nouveau, comme par la torche de résine que l’on traîne dans les maisons lépreuses pour brûler sur les murs les taches de rousseur qui les dévorent, je les rincerai jusqu’aux entrailles, jusqu’au fond de leur être.