Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/588

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


les négrillons, le singe, les courriers verts tenant à la main leur lis cassé, et la reine de Saba s’éloigne, en poussant une sorte de hoquet convulsif qui ressemble à des sanglots ou à un ricanement.

Mais sa robe traînante, qui s’allonge par derrière à mesure qu’elle s’en va, arrive comme un flot jusqu’aux sandales de saint Antoine. Il pose le pied dessus : tout disparaît.

ANTOINE.

Qu’ai-je fait ? Misérable !

Il se désole.

Ah ! Comment me débarrasser de l’illusion continuelle qui me persécute ? Les cailloux du désert, l’eau saumâtre que je bois, la bure que je porte se changent, pour ma damnation, en pavés de mosaïque, en flots de vin, en manteaux de pourpre.

Je me roule par le désir dans les prostitutions des capitales, et la pénitence s’échappe de mes efforts, comme une poignée de sable qui vous glisse entre les doigts plus on serre la main !… ce qui m’exaspère surtout, c’est la fugacité de cet innombrable ennemi ! Où est-il donc ?… une fureur le prend.

Je vais m’enfoncer dans des idées tragiques, me forcer, par mortification, à penser à des choses tristes, puisque la pénitence est insuffisante, me donner des douleurs par la pensée.

Mais j’aimerais mieux les souffrances du corps, fussent-elles intolérables ! Oui, plutôt m’étreindre avec des bêtes féroces, voir ma chair voler comme un fruit rouge au tranchant des glaives !… ah ! J’aimerais mieux cela ! J’aimerais mieux cela !

Et il aperçoit soudain l’intérieur d’une tour. Elle est percée d’un créneau qui découpe tout en haut, dans la couleur sombre du mur, un étroit carré de ciel bleu ; et un filet de sable coule par ce créneau, sans bruit, continuellement, de manière à emplir peu à peu la tour.

Il y a sur le sol des masses grises d’une forme étrange, vagues comme des statues en ruines. Une sorte de palpitation les agite, et Antoine à la fin reconnaît des hommes, tous assis par terre, les deux bras sur les genoux, le poing sous les aisselles et tenant à leur main droite un couteau, dans une attitude farouche et désespérée.

Ils relèvent la tête lentement. Leurs cheveux et les poils de leur barbe sont blancs de poussière, leurs prunelles toutes jaunes, leurs pommettes aiguës, et leurs narines bordées de noir, comme celles des gens qui vont mourir. Ils viennent l’un après l’autre, en se traînant, frapper à la même place contre les pierres du mur, puis ils laissent retomber leurs grands bras maigres, pareils à des ceps de vigne desséchés.