Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/603

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


tout comme Dieu à torturer ta pensée, l’infiniment petit n’étant pas plus facile à comprendre que l’infiniment grand. Mais par delà l’intelligence humaine, il n’y a plus ni ce qui est grand ni ce qui est petit, car l’illimité n’a pas de mesure, l’éternité n’a point de durée, Dieu ne se classe pas en parties.

Si le plus imperceptible des brins de la matière te découvre un aussi vaste horizon que l’ensemble des choses, c’est qu’il y a, dans l’un comme dans l’autre, un insaisissable abîme qui les fait pareils. Or, il n’y a pas deux infinis, deux dieux, deux unités : il y a lui, et c’est tout !

ANTOINE.

Comment ? Tout ! Dieu est partout, alors ?… il est donc dans l’abstraction de ceux qui pensent, dans la passion de ceux qui souffrent, dans l’action de ceux qui font ? Assiste-t-il à tout cela ?

Est-il tout cela ?… cette partie de moi où je n’ai jamais pu entrer, c’était donc lui !… oh ! Montons !… plus haut ! Encore !… tout au bout !

Le firmament s’élargit, les étoiles se touchent.

LE DIABLE.

Les vois-tu, les innombrables feux du ciel ?

Constellations, météores, astres qui durent des myriades de siècles, étoiles d’un jour ! Chacun tourne, chacun brille, et c’est le même mouvement, la même lumière ! Le sang de l’homme palpite dans son coeur et gonfle les veines de ses pieds. Le souffle de Dieu circule parmi les mondes, et les contingences de ces mondes, comme les gouttes de ton sang, sont toutes pareilles en tant que parties du même tout, formées elles-mêmes d’autres particules et ainsi de suite et toujours. La bouffée d’air qui passe maintenant par tes narines est le résultat complexe de mille créations disparues. La pensée qui te survient a été conduite jusqu’à toi par des voyages dans l’espace, plus longs que n’est distante de tes yeux la dernière de ces étoiles. Ce que chaque homme a songé, depuis qu’il existe des hommes, y a contribué pour quelque chose, et toute la matière, tout l’esprit, tout ce qui a paru, tout ce qui est, fini, infini, forme et idée, se lient, se confondent, s’engendrent.

N’y a-t-il pas des choses inertes qui sont comme animales, des âmes végétatives, des statues qui rêvent et des paysages qui pensent ?… un rythme mystérieux pousse à la danse éternelle tous les atomes remués, -les corps, à travers leur existence et leur trépas, ne faisant que poursuivre leur rentrée dans la poussière,