Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/604

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


d’où ils sont sortis, l’âme avec ses extensions sans fin, n’aspirant qu’à retourner en Dieu d’où elle est venue.

ANTOINE.

Oh ! C’est donc pour cela que j’ai souvent des envies d’être mort, et que je cherche à me rappeler si je n’ai pas vécu dans d’autres mondes ?

LE DIABLE.

Mais la matière n’est pas d’un côté, l’esprit de l’autre, car il y aurait un infini de matière et un infini d’esprit, deux infinis qui par conséquent seraient bornés, d’où il n’y aurait plus d’infini.

Il n’existe point d’atome plus grand l’un que l’autre, ou il n’y a pas d’atome. Mais, puisque la substance contient les modes et que les choses sont en Dieu, où est donc la différence qui se trouve dans les parties de ce tout, entre le corps et l’âme, la matière et l’esprit… le bien et le mal ?

Les ailes du diable s’élargissent ; ses cornes s’allongent.

ANTOINE.

Comme nous allons ! Comme nous allons ! Je suis aspiré par en haut ! Je vois les planètes au-dessous de moi !… il n’y a plus rien !… est-ce le vide ?

LE DIABLE.

Non ! Car rien n’est pas !

Ils montent toujours.

ANTOINE

défaillant.

Irai-je incessamment ? Où donc est le but ?… LE DIABLE.

En soi ! Car, si avant que tu remontes dans les causes, de si loin que tu tires les genèses, il faudra toujours que tu en viennes à la fin à une cause première, à un principe antérieur, à un dieu incréé. Mais l’abstraire de la création, afin de mieux expliquer cette création, est-ce l’expliquer davantage ? Et il reste maintenant aussi incompréhensible hors d’elle, que la création tout à l’heure l’était sans lui.