Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/606

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l’âme ! Immortalité, étendue, j’ai tout cela, je suis cela ! Je me sens substance ! Je suis pensée !

Le diable s’arrête, planant immobile dans l’air. Le souffle de sa poitrine, qui secouait saint Antoine à bonds inégaux, s’apaise. Il lâche les mains.

Antoine se tient, seul, de lui-même, sur ses cornes.

Et je n’ai plus peur à présent, non ! Me voilà calme et immense comme l’infini qui m’enveloppe.

LE DIABLE.

C’est dans cet infini que se meuvent les choses !

Quand tu écoutais tantôt la musique des sphères, ce n’étaient pas les sphères qui tournaient, mais en toi que se passait cette harmonie. Quand tu t’épouvantais de l’abîme, c’était toi seul qui faisais l’abîme par l’illusion de ton esprit imaginant alors des distances dans l’étendue et croyant apercevoir des degrés dans ce qui n’a pas de mesure. Ces clartés même où tu te dilatais joyeux, qui te dit qu’elles sont ?

Le regard du diable se creuse et tourbillonne comme un gouffre. Antoine, éperdu, se penche vers lui et il se met à descendre de marche en marche sur les andouillers de ses cornes.

Qui te dit qu’elles sont ? Peux-tu voir avec d’autres yeux que tes yeux, et s’ils se trompent, si ton âme pose tout et que cette âme soit mensonge, que deviendra la certitude de ce qui est posé ?

Que seras-tu ? Qu’y aura-t-il ? Pendant le sommeil de la vie, l’homme, comme un dieu engourdi, sent confusément qu’il rêve. Mais si jamais ne venait le réveil ? Si tout cela n’était qu’une dérision ?

Qu’il n’y eût que néant ? Ah ! Ah ! Tu ne conçois pas que le néant puisse être ? Mais si c’était l’absurde au contraire qui fût le vrai ? Y a-t-il même quelque chose de vrai ? On ne prouve rien, et quand même on prouverait tout, jamais une preuve n’existe que par rapport au monde qu’elle concerne et à l’intelligence qui la perçoit. Et si ce monde lui-même n’est pas, si cet esprit n’est pas ?

Ah ! Ah ! Ah !

ANTOINE

suspendu dans l’air, flotte en face du diable et touche son front avec son front.

Mais tu es, toi… pourtant… je te sens !

LE DIABLE ouvre la gueule.

Oui, j’y vais ! J’y vais !