Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/607

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Le diable ouvre les bras. Antoine avance les siens.

Mais, dans ce geste, sa main frôlant sa robe heurte son chapelet. Il pousse un cri et tombe.

Il se retrouve devant sa cabane étendu tout à plat, sur le dos, immobile.

Il fait nuit, et les deux prunelles du cochon luisent dans l’ombre ; peu à peu cependant saint Antoine se ranime, il se relève à demi, il palpe la terre à l’entour, il regarde.

ANTOINE.

Comment ?… hâh !

Il retombe en bâillant, et il reste les paupières grandes ouvertes à contempler, d’un air stupide, les décombres de la chapelle.

Tiens, le cochon ! Je le croyais mort !… pourquoi cela ?… je ne sais !… mon coeur ne bat plus ! Il me semble que je suis comme ces pierres, ou plutôt comme une citerne vide, avec des ronces tout autour… et au fond une grande tache noire.

D’où viens-je ?… où ai-je été ?

Quand je chercherais, que je me fatiguerais, puisque je ne peux pas ! Puisque c’est plus fort que ma force !

Il pleure.

Je ne comprends rien à tout cela, moi !

La silhouette du diable réapparaît.

Si je priais ? Mais j’ai déjà tant prié ! Si je travaillais plutôt… ah ! Il faudrait rallumer la lanterne ! Non ! Non !… oh ! Que je m’ennuie !

Je voudrais faire quelque chose et je ne sais quoi !

Je voudrais aller quelque part et je ne sais où !

Je ne sais pas ce que je veux ! Je ne sais pas ce que je pense ! Je n’ai même plus la force de désirer vouloir !

Un brouillard gras tombe ; les soies du cochon frissonnent.

Quelle tristesse ! Oh ! Comme la nuit est froide !

Je sens peser sur mon âme des linceuls mouillés !

J’ai la mort dans le ventre !

Il va s’asseoir sur le banc et il s’y ratatine, les bras croisés, les paupières closes ; puis, se renversant la tête, il se met à la frapper contre la muraille à grands coups réguliers, et il compte : une… deux… trois !… une, deux !… une, deux !

Il s’arrête : le cochon se lève et va se coucher à une autre place.

D’où vient que je fais ce que je fais ? Que je suis ce que je