Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/612

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La Luxure criant : on assassine pour moi. On trahit et l’on se tue.

Je bouleverse la vie, je fais hurler les lions et bourdonner les mouches ; je fais voler les aigles et bondir les singes ; et les couches humaines craquent sous les baisers, les métaux bouillonnent, les étoiles palpitent !… viens !

Viens ! Ma sève te ruissellera dans l’âme comme un fleuve de joie.

LA MORT d’une voix caressante : mais je suis douce, moi. J’ai dénoué tous les esclavages, j’ai fini toutes les tristesses !

Est-ce mon sépulcre qui t’épouvante ? Il se dissoudra comme tes os !… est-ce ma solitude noire ? Tu seras dans la compagnie de la pourriture universelle !

ANTOINE.

Oh ! Tais-toi ! Tais-toi ! Chacune de tes paroles, comme des coups de catapulte, fait crouler mon orgueil. Le néant des choses vécues m’écrase !

La Mort.

Je tressaille sous la terre et j’engloutis les villes. Je me couche sur les flots et je renverse les navires ; le vent de mon linceul dans les cieux fait tomber les étoiles, et je marche derrière toutes les gloires, comme un pasteur qui regarde paître son troupeau. Arrive donc ! Tu me connais !

Je te remplis ! Néant au dehors de toi ! Néant au fond de toi ! Et il descend encore plus bas, -il tourbillonne à l’infini ! Le sarcophage dévore, la poussière se disperse, et j’absorberai le dernier grain qui en restera.

La Luxure.

Il n’y a pas d’obstacle ni de volonté que je ne brise, et, comme l’action est insuffisante au désir, je me déborde sur le rêve. Le religieux, au fond des cloîtres, voit passer sous les arcades, à la lueur de la lune, des formes de femmes nues qui lui tendent les bras. La vierge dans l’atrium soupire de ma langueur, et le matelot sur l’océan.

J’ai d’irrésistibles hypocrisies avec des colères qui emportent tout. Je ravage la chasteté, j’enflamme la joie, et jusque dans l’amour heureux, je creuse des abîmes où tournoient d’autres amours.