Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/88

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Eh ! non, c’est impossible ! je me trompe !

Pourquoi ? … Ma cabane, ces pierres, le sable, n’ont peut-être pas plus de réalité. Je deviens fou. Du calme ! où étais-je ? qu’y avait-il ?

Ah ! le gymnosophiste ! … Cette mort est commune parmi les sages indiens. Kalanos se brûla devant Alexandre ; un autre a fait de même du temps d’Auguste. Quelle haine de la vie il faut avoir ! À moins que l’orgueil ne les pousse ? … N’importe, c’est une intrépidité de martyrs ! … Quant à ceux-là, je crois maintenant tout ce qu’on m’avait dit sur les débauches qu’ils occasionnent.

Et auparavant ? Oui, je me souviens ! la foule des hérésiarques… quels cris ! quels yeux ! Mais pourquoi tant de débordements de la chair et d’égarements de l’esprit ?

C’est vers Dieu qu’ils prétendent se diriger par toutes ces voies ! De quel droit les maudire, moi qui trébuche dans la mienne ? Quand ils ont disparu, j’allais peut-être en apprendre davantage. Cela tourbillonnait trop vite ; je n’avais pas le temps de répondre. À présent, c’est comme s’il y avait dans mon intelligence plus d’espace et plus de lumière. Je suis tranquille. Je me sens capable… qu’est-ce donc ? je croyais avoir éteint le feu !

Une flamme voltige entre les roches ; et bientôt une voix saccadée se fait entendre, au loin, dans la montagne.

Est-ce l’aboiement d’une hyène, ou les sanglots de quelque voyageur perdu ?

Antoine écoute. La flamme se rapproche.
Et il voit venir une femme qui pleure, appuyée sur l’épaule d’un homme à barbe blanche.