Page:Guy de Maupassant - Une vie.djvu/143

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ne voudront plus mettre les pieds chez nous. Mais à quoi penses-tu, vraiment ? Tu es folle ! »

Elle était demeurée calme. « Je ne laisserai jamais jeter dehors Rosalie ; et si tu ne veux pas la garder, ma mère la reprendra ; et il faudra bien que nous finissions par connaître le nom du père de son enfant. »

Alors il sortit exaspéré, tapant la porte, et criant : « Les femmes sont stupides avec leurs idées ! »

Jeanne, dans l’après-midi, monta chez l’accouchée. La petite bonne, veillée par la veuve Dentu, restait immobile dans son lit, les yeux ouverts, tandis que la garde berçait en ses bras l’enfant nouveau-né.

Dès qu’elle aperçut sa maîtresse, Rosalie se mit à sangloter, cachant sa figure dans ses draps, toute secouée de désespoir. Jeanne la voulut embrasser, mais elle résistait, se voilant. Alors la garde intervint, lui découvrit le visage ; et elle se laissa faire, pleurant encore, mais doucement.

Un maigre feu brûlait dans la cheminée ; il faisait froid ; l’enfant pleurait. Jeanne n’osait point parler du petit de crainte d’amener une autre crise ; et avait pris la main de sa bonne, en répétant d’un ton machinal : « Ça ne sera rien, ça ne sera rien. » La pauvre fille regardait à la dérobée vers la garde, tressaillait aux cris du marmot ; et un reste de chagrin l’étranglant jaillissait encore par moments en un sanglot convulsif, tandis que des larmes rentrées faisaient un bruit d’eau dans sa gorge.

Jeanne, encore une fois, l’embrassa, et, tout bas, lui murmura dans l’oreille : « Nous en aurons bien soin, va, ma fille. » Puis comme un nouvel accès de pleurs commençait, elle se sauva bien vite.