Page:Guy de Maupassant - Une vie.djvu/145

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Mais Jeanne l’embrassait malgré elle, la consolait : « C’est un malheur, que veux-tu, ma fille ? Tu as été faible ; mais ça arrive à bien d’autres. Si le père t’épouse, on n’y pensera plus ; et nous pourrons le prendre à notre service avec toi. »

Rosalie gémissait comme si on l’eût martyrisée, et de temps en temps donnait une secousse pour se dégager et s’enfuir.

Jeanne reprit : « Je comprends bien que tu aies honte ; mais tu vois que je ne me fâche pas, que je te parle doucement. Si je te demande le nom de l’homme, c’est pour ton bien, parce que je sens à ton chagrin qu’il t’abandonne, et que je veux empêcher cela. Julien ira le trouver, vois-tu, et nous le forcerons à t’épouser ; et comme nous vous garderons tous les deux, nous le forcerons bien aussi à te rendre heureuse. »

Cette fois Rosalie fit un effort si brusque qu’elle arracha ses mains de celles de sa maîtresse, et se sauva comme une folle.

Le soir, en dînant, Jeanne dit à Julien : « J’ai voulu décider Rosalie à me révéler le nom de son séducteur. Je n’ai pu y réussir. Essaie donc de ton côté pour que nous contraignions ce misérable à l’épouser. »

Mais Julien tout de suite se fâcha : « Ah ! tu sais, je ne veux pas entendre parler de cette histoire-là, moi. Tu as voulu garder cette fille, garde-la, mais ne m’embête plus à son sujet. »

Il semblait, depuis l’accouchement, d’une humeur plus irritable encore ; et il avait pris cette habitude de ne plus parler à sa femme sans crier comme s’il eût été toujours furieux, tandis qu’au contraire elle baissait la voix, se faisait douce, conciliante pour éviter