Page:Guy de Maupassant - Une vie.djvu/168

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maintenant, sans force même pour la colère et la rancune. Ses nerfs lui semblaient lâchés, coupés doucement, elle ne vivait plus qu’à peine.

La baronne, pour qui tout ressentiment semblait impossible, et dont l’âme était incapable d’un effort prolongé, murmura : « Voyons, Jeanne. »

Alors le prêtre prit la main du jeune homme, et, l’attirant près du lit, la posa dans la main de sa femme. Il appliqua dessus une petite tape comme pour les unir d’une façon définitive ; et, quittant son ton prêcheur et professionnel, il dit, d’un air content : « Allons, c’est fait : croyez-moi, ça vaut mieux. »

Puis les deux mains, rapprochées un moment, se séparèrent aussitôt. Julien, n’osant embrasser Jeanne, baisa sa belle-mère au front, pivota sur ses talons, prit le bras du baron qui se laissa faire, heureux au fond que la chose se fût arrangée ainsi ; et ils sortirent ensemble pour fumer un cigare.

Alors la malade anéantie s’assoupit pendant que le prêtre et petite mère causaient doucement à voix basse.

L’abbé parlait, expliquant, développant ses idées ; et la baronne consentait toujours d’un signe de tête. Il dit enfin, pour conclure : « Donc, c’est entendu, vous donnez à cette fille la ferme de Barville, et je me charge de lui trouver un mari, un brave garçon rangé. Oh ! avec un bien de vingt mille francs, nous ne manquerons pas d’amateurs. Nous n’aurons que l’embarras du choix. »

Et la baronne souriait maintenant, heureuse, avec deux larmes restées en route sur ses joues, mais dont la traînée humide était déjà séchée.