Page:Guy de Maupassant - Une vie.djvu/218

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jetant brusquement en des convictions poétiques que d’autres hypothèses non moins vagues renversaient immédiatement. Où donc était, maintenant, l’âme de sa mère ? l’âme de ce corps immobile et glacé ? Très loin, peut-être. Quelque part dans l’espace ? Mais où ? Évaporée comme un invisible oiseau échappé de sa cage ?

Rappelée à Dieu ? ou éparpillée au hasard des créations nouvelles, mêlée aux germes près d’éclore ?

Très proche peut-être ? Dans cette chambre, autour de cette chair inanimée qu’elle avait quittée ! Et brusquement Jeanne crut sentir un souffle l’effleurer, comme le contact d’un esprit. Elle eut peur, une peur atroce, si violente qu’elle n’osait plus remuer, ni respirer, ni se retourner pour regarder derrière elle. Son cœur battait comme dans les épouvantes.

Et soudain l’invisible insecte reprit son vol et se remit à heurter les murs en tournoyant. Elle frissonna des pieds à la tête, puis, rassurée tout à coup quand elle eut reconnu le ronflement de la bête ailée, elle se leva, et se retourna. Ses yeux tombèrent sur le secrétaire aux têtes de sphinx, le meuble aux reliques.

Et une idée tendre et singulière l’envahit ; c’était de lire, en cette dernière veillée, comme elle aurait fait d’un livre pieux, les vieilles lettres chères à la morte. Il lui sembla qu’elle allait remplir un devoir délicat et sacré, quelque chose de vraiment filial, qui ferait plaisir, dans l’autre monde, à petite mère.

C’était l’ancienne correspondance de son grand-père et de sa grand’mère, qu’elle n’avait point connus. Elle voulait leur tendre les bras par-dessus le corps de leur fille, aller vers eux en cette nuit funèbre comme s’ils