Page:Haraucourt - Amis, 1887.djvu/21

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Desreynes examinait ses lettres.

— Au fait, pensa-t-il, je suis bien généreux et bien mauvais, de bousculer cet heureux de vivre, qui n’a que le tort d’être une bête et qui ne m’en veut déjà plus. Réparons.

Puis, après une pause :

— Qu’est ceci ? fit-il en secouant une enveloppe. Je ne reconnais pas cette écriture.

— Quelque victime déjà oubliée…

Desreynes tira délicatement la lettre et la parcourut.

— Ah ! singulière histoire, toute courte et presque ridicule…

L’idée lui vint de consoler son hôte avec le récit d’une aventure galante.

— Vous vous rappelez l’exposition des toiles de Claude Perrenet, qui ferma il y a deux semaines. J’y étais un jour…

— Tous les jours…

— Presque… Le matin de l’ouverture, là, je fis rencontre d’une petite personne qui me parut vraiment peu ordinaire. Elle sortait d’une salle comme j’y entrais, et nos yeux se prirent. Éperdument ! Ce fut, devant tous, un baiser long comme une succion : car il y a, n’est-ce pas, des baisers qui entrent par les yeux, plus profonds que ceux des lèvres, et qui courent sous toute la peau, comme les autres se posent sur un point de l’épiderme. Après un regard comme celui-là, deux êtres s’appartiennent et se sont possédés.