Page:Haraucourt - Amis, 1887.djvu/383

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tage, elle me manque moins : donc je l’aime moins, mille choses me le prouvent un peu chacune. Cela va bien !

Il continua la série des conclusions : trop de peine rend tour à tour subtil et stupide.

— Quand je ne l’aimerai plus, je ne souffrirai plus : voilà du pléonasme. Mais que deviendrai-je, alors ? L’ennui ! Sans fin, l’ennui ! Morne, plat, toujours le même…

L’ennui s’évoque par son nom : il naît d’avoir été pensé. Pierre en fut envahi : comme en Bretagne, comme à Florence ! À Venise seulement il n’avait pas connu l’ennui ; la torture seule avait pu l’en défendre.

— Sera-ce donc désormais la forme de ma douleur ?… Ma vie est définitivement brisée. Mais ? Est-il nécessaire de vivre, et vaut-il mieux vivre tel qu’on était hier, plutôt qu’au rebours ?

Le soir même, il proposa de se rendre à Rome.

Georges ne vit pas sans inquiétude la précipitation de leur départ : depuis plusieurs jours il espérait beaucoup en l’enveloppante austérité de Sienne ; avant de quitter cette ville, il eût voulu en tirer pour son ami toute la sérénité qu’elle semblait promettre ; dans la capitale, on retrouverait Jeanne et trop de vie. Il dut pourtant céder à ce désir qui se manifestait comme un ordre, et ne tarda pas à le regretter.

À Rome, la chaleur était accablante : des boulevards, des églises, des cafés, des palais prostitués,