Page:Haraucourt - Amis, 1887.djvu/58

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Les minutes passaient.

— Nous verrons plus tard, et il sera temps alors.

Mais quelque chose lui criait : « C’est elle ! »

Il posa les coudes sur ses genoux et médita, le menton dans les mains. Quand il remua, il s’aperçut qu’il calculait, depuis un long quart d’heure, la vitesse relative du rayon de soleil qui descendait sur les rideaux du lit.

— C’est trop fort, je suis une brute.

Il se leva.

— Est-ce moi, le désabusé, le railleur, qui me trouble ainsi pour une coquette de province ? Les sots du cercle riraient de me voir et n’auraient assurément pas tort. Suis-je un ténébreux de mélodrame ? Antony Desreynes ! « Du marbre, pour y poser mon front ! »

L’ironie dura peu.

— Ah, ce n’est pas pour elle, ni pour moi, grand Dieu, c’est pour lui ! Qu’importent les autres ?

Puis, sans discussion, la certitude se fit, et voilà qu’il n’hésitait plus à la reconnaître.

Il murmura : « Pauvre, pauvre Pierre ! »

Son cœur enfin lui avait révélé ce que sa raison ne trouvait pas. Il vit le danger poignardant d’un aveu. S’en aller vers un homme si pénétré d’honneur que toute faute lui semble ne pouvoir être que la conséquence d’une aberration mentale, et si pénétré d’amour que toute la vie et tout le monde se sont résumés dans son amour ; aller le prendre au milieu de sa tendresse, de sa foi, de son culte, et lui dire en face :