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POINTE-AUX-ESQUIMAUX

aujourd’hui compte-t-on une piastre, là où l’on comptait un louis il y a vingt ans. » Autrefois, quand la chasse était bonne, un homme gagnait jusqu’à $400, tandis qu’à présent un gain de $150 passe pour un « gros voyage au loup marin ».

* * *

Au milieu de l’été, c’est-à-dire de la mi-juin à la mi-juillet, on prend le loup marin au rets, et sans avoir besoin de s’éloigner beaucoup de la Pointe-aux-Esquimaux. Cela consiste à tendre d’immenses filets — qui n’ont rien de commun, assurément, avec le point d’Alençon, de Venise, ou d’Angleterre — pour barrer le passage aux amphibies. L’idéal, en ce genre, c’est de fermer ainsi la voie entre des îles très voisines. En tout cas, une fois que ces animaux sont engagés dans la fatale embûche, la lance et le harpon en ont facilement raison ; et l’on s’efforce ensuite de convertir, avec le plus de succès que l’on peut, leur huile et leur dépouille en bons billets de banque. Du reste, cette capture du loup marin en été ne se fait guère sur une grande échelle.

Il est à remarquer, par exemple, que ce n’est plus le loup marin brasseur que l’on prend ainsi, l’été, presque à sa porte, mais une autre espèce qui fréquente également le golfe Saint-Laurent : le Phoca vitulina, Lin., le phoque commun, que nos pêcheurs nomment le loup marin d’esprit. Ce phoque est de moindre taille que le brasseur, qui mesure parfois jusqu’à neuf pieds. Que si l’on me demande d’où vient ce qualificatif de loup marin d’esprit, j’avouerai que l’histoire est muette à cet égard. Feu l’abbé Provancher s’est vu un jour, lui aussi, en face de ce difficile problème ; et, comme un savant ne doit jamais rester court, voici comment il s’en est tiré : « Quant aux loups marins d’esprit, dit-il, nos pêcheurs ne leur ont probablement donné ce nom que parce que, fréquentant habituellement les rivages, ils trouvaient qu’ils avaient plus d’esprit que les