Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/371

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à eux d’avoir raison, c’est de nier, et une manière à eux de nier, c’est de rire. Ricaner, c’est conclure. À côté du puissant rire de Paris, il est curieux de constater ce ricanement débile. L’un se moque de l’autre. Quel est le moqueur ? le petit.

Ainsi la Révolution française est quelque peu bouffonne. Vous la glorifiez ? vous êtes naïf. 89 est Prudhomme. On s’en tient les côtes. Les Droits de l’Homme ! peut-on ressasser ces vieilleries-là ! Vieilleries, c’est le mot usité, et ce sont les antiquailles qui parlent. C’est le droit divin, assisté de l’Infaillibilité du Pape, qui bafoue notre 14 juillet. Ces décrépitudes sont gaies devant nos enfances. Nos toquades, les voici : 1789, 1830, 1848. Cela pourtant ressemble à une série.

N’importe, on hausse les épaules. On met sa grandeur à dédaigner ces dates. Où donc est votre Révolution ? elle est morte. On déclare fini ce qui commence à peine. On enterre le volcan.

Oui, c’est une série, et prenez garde. Toutes ces dates ricochent. Le puissant projectile révolutionnaire plonge, disparaît et reparaît. On n’en ricane que de plus belle. Les tremblements de terre et de peuple, il paraît que c’est comique. Bizarre aberration. Traiter par l’ironie l’avenir ! Ceux qui rient le lendemain oublieront donc toujours ceux qui riaient la veille !

Résignons-nous à la situation qui nous est faite. À l’heure qu’il est l’affirmation est vaincue. Les sceptiques font cortège aux flegmatiques. La négation triomphe. Elle accable de sa supériorité le vrai. L’enthousiasme et la foi sont des niaiseries. Croire, c’est « n’avoir pas d’esprit ». Être honnête, c’est être imbécile. Soit. Acceptons l’imbécillité.

Celui qui écrit ces lignes appartient à l’espèce ridicule qui n’a rien appris et rien oublié ; rien appris en fait de concessions, rien oublié en fait de principes.

À nos risques et périls, nous glorifions le xixe siècle. Nous contresignons la Révolution, nous consentons au progrès ; nous faisons cet acte de courage.




Deuxième fragment :


Après son effondrement tragique sous la voûte croulante des révolutions, Paris a émergé de cette ruine plus radieux, plus vivant, plus puissant, plus réel, plus futur que jamais.

De ville de France il est devenu ville d’Europe.

Cette magnifique et étrange situation est entrevue seulement de ceux que préoccupe l’embryogénie sociale. Quiconque a le sens historique constate cet avatar, en dépit des sarcasmes et des dénégations, car la sourde haine des jalousies résiste de toutes parts aux transfigurations.

Et déclarons-le dès à présent, la langue de Paris sera la langue du continent, sous peine de recul et d’obscurcissement. La fermentation d’une adhérence irrésistible rapproche ces deux éléments, le continent et la ville, et l’on sent qu’ils se combinent. Dès aujourd’hui la séparation n’est plus possible. Ce serait un arrachement. Rêvez tout autre divorce. Paris s’offre à l’Europe et l’Europe s’offre à Paris. C’est là un