Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/50

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semble était comme un rêve. Les lanternes dans le taillis, quand on en approchait, devenaient de grosses tulipes lumineuses mêlées aux vrais camélias et aux roses réelles.

On s’asseyait sur un banc, les pieds dans la mousse et dans le gazon, et l’on sentait une bouche de chaleur sous ce gazon et cette mousse ; on rencontrait une immense cheminée de marbre et de bronze, où brûlait la moitié d’un arbre, à deux pas d’un buisson frissonnant sous la pluie du jet d’eau. Il y avait des lampes dans les fleurs et des tapis dans les allées. Au milieu des arbres des satyres, des nymphes toutes nues, des hydres, toutes sortes de groupes et de statues, qui avaient, tout ensemble, comme le lieu même où on les voyait, je ne sais quoi d’impossible et je ne sais quoi de vivant.

Que faisait-on à ce bal ? On y dansait un peu, on y faisait un peu l’amour, surtout on y parlait politique.

Il y avait ce soir-là une cinquantaine de représentants. On y remarquait le représentant nègre Louisy Mathieu, en gants blancs, accompagné du représentant négrophile Schœlcher en gants noirs. On disait : — Ô fraternité ! ils ont changé de mains.

Les hommes politiques adossés aux cheminées annonçaient la prochaine publication d’une feuille intitulée l’Aristo, journal réac, ou s’entretenaient de l’affaire Bréa qui se jugeait en ce moment-là même. Ce qui frappait le plus ces hommes graves dans cette sinistre affaire, c’est qu’il y avait parmi les témoins un marchand de ferrailles appelé Lenclume et un serrurier nommé Laclef.

Voilà quelles petitesses les hommes mêlaient alors aux grands événements de Dieu.