Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Correspondance, tome II.djvu/210

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— Ils font bien quelques petites réserves çà et là, mais ce sont les réserves de l’oiseau dans la forêt et de la femme sous les baisers. — Quant à moi, comment trouver un remerciement ? Vox faucibus hœsit. Je vous charge de l’écrire, et je le signerai.

Le jour même où votre livre est arrivé, c’était un soir, on s’est jeté sur la caisse ; Vacquerie s’y est rué, quoique, parmi les trésors qu’elle contenait, il y eût trois énormes fromages de Brie, son horreur. Son nez, pas petit pourtant, avait perdu l’odorat qui était passé tout entier dans son esprit. Il n’y avait plus dans la caisse que des parfums ; son esprit flairait votre livre.

Et puis, tout de suite, on s’est mis à lire, haut, bien entendu, tous voulant lire à la fois. Il y avait, dans l’espèce de cave que ces dames ont la bonté d’appeler leur salon, une vingtaine de proscrits, républicains écarlates, partageux, démagogues, anarchistes, buveurs de sang, les plus braves cœurs du monde. On est tombé sur les admirables pages qui terminent le tome IV. Ma maison, ma femme et ma fille à la fenêtre, vous dans la rue, la nuit et votre âme sur le tout, et toute la cohue de Jacques et de rouges, moi en tête, s’est mise à pleurer. Dictus ah hoc lenire tigres. Tigres, oui. Si vous saviez quels bons tigres nous sommes ! Ces proscrits, ces parias, ces naufragés de la Méduse, passent leur temps à s’entr’aider. On donne du pain, dont on a peu, à ceux qui n’en ont pas du tout ; on prend sous son toit les sans-asile (sans culottes, aussi, souvent) ; les pauvres femmes accouchent çà et là, les autres femmes font des layettes aux nouveau-nés et portent des bouillons aux accouchées. Quiconque a, donne ; quiconque manque, reçoit. Ils partagent, ces partageux. Quant à la France, elle oublie. C’est son droit ; si j’étais elle, je n’userais pas de ce droit-là. Mais j’ai tort. Baisons les pieds de notre mère.

Du reste, il paraît que notre exode va recommencer. Soit. Lisez les choses imprimées que vous trouverez sous ce pli, cela vous mettra au fait. Tous les journaux hors de France publient ou traduisent ces lignes[1].

Que faites-vous maintenant, cher et charmant et courageux et intrépide poëte ? Outre votre merveilleux enfantement du lundi, le treizième travail d’Hercule, votre jeu, dans quelle œuvre vous reposez-vous de ce livre éclatant qui vient de naître ? Vous êtes une des maîtresses roues de l’esprit humain actuel ; vous n’avez pas le droit de vous arrêter ; vous devez aller et tourner sans cesse et sans relâche élever l’eau, c’est-à-dire l’intelligence dans les cerveaux. Si vous vous interrompiez un jour, il me semble vraiment qu’il n’y aurait plus de fumée à la cheminée de l’usine et qu’on dirait : Tiens ! Paris s’est éteint !

  1. Avertissement a Loua Bonaparte. Actes et Paroles. Pendant l’exil.