Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Correspondance, tome II.djvu/60

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


continue d’aller ici passablement. Toute la presse libérale est pour nous et vivement. Je t’en envoie des extraits à propos de mon bannissement. Une foule de journaux par toute la Belgique ont reproduit mon discours de 47 sur la rentrée des Bonaparte[1]. Cela fait ici grand effet. Je pense avec bonheur que mon Charles va venir et que je le verrai dans une quinzaine de jours.

Il était allé au bal de l’Opéra[2]. Les journaux jésuites d’ici l’ont dit. Chers enfants, prenez garde à cela. Espionnage à Paris, diffamation au dehors.

Je suis convaincu que Charles ici sera un homme.

Probablement j’arriverai à construire une citadelle d’écrivains et de libraires d’où nous bombarderons le Bonaparte. Si ce n’est à Bruxelles, ce sera à Jersey. Hetzel[3] est venu me voir. Il a un plan d’accord avec le mien. D’un autre côté, la Belgique se tournera, je crois, vers nous, pour sauver sa librairie. Je t'envoie deux pages d’une brochure. Lis et fais lire à la Conciergerie. C’est un symptôme.

Hetzel me disait hier qu’on vendrait au moins 200 000 exemplaires d’un livre intitulé : Le Deux-Décembre, par Victor Hugo.

Quand tous quatre seront libres, je songe à des travaux collectifs. L’Événement, pourquoi pas ? Une librairie politique à Londres, une librairie littéraire à Bruxelles, voilà mon plan. Deux foyers, et notre flamme les alimentant tous deux.

Pour réussir à mener la chose à bonne fin, il faut vivre ici stoïque et pauvre et leur dire à tous : Je n’ai pas besoin d’argent ; je puis attendre, vous voyez. — Qui a besoin d’argent est livré aux faiseurs d’affaires, et perdu.

  1. Actes et Paroles. Avant l’exil.
  2. Charles avait, comme la plupart des prisonniers politiques, des permissions de sortie.
  3. L’éditeur Hetzel, en 1835, lança des publications à bon marché, en livraisons, qui, malgré leur prix modique, réunissaient les plus grands noms de l’époque : Balzac, Dumas, Nodier, George Sand, Alfred de Musset et, sous le pseudonyme de P.-J. Stahl, Hetzel lui-même. C’est avec Musset que « Stahl » signa ce charmant Voyage où il vous plaira, en 1842. En février 1848, Hetzel, républicain militant, fut successivement chef de cabinet aux Affaires étrangères, à la Marine, et secrétaire général du gouvernement provisoire. Il donna sa démission quand Louis Bonaparte fut élu président de la République ; il se contenta de combattre dans plusieurs journaux la politique et la personne du prince-président. Aussi fut-il proscrit au coup d’État ; il se réfugia en Belgique jusqu’au décret d’amnistie en 1859. — À Bruxelles, il fonda une nouvelle maison d’édition tout en dirigeant de loin sa maison de Paris. Pour Victor Hugo, il fut plus qu’un éditeur ; pour arriver à publier en 1852 et 1853 Napoléon-le-Petit et les Châtiments, Hetzel montra une ténacité, une patience, un dévouement inlassables. Trouver des capitaux (personnellement, il y consacrait le peu qu’il possédait), trouver un local et surtout un imprimeur assez intrépide pour braver la prison possible, la police impériale française pesant sur la magistrature belge, autant de problèmes qu’Hetzel résolut pourtant. Au prix de quelles luttes, leur correspondance le démontre. Il publia aussi plusieurs éditions des Contemplations, La Légende des Siècles et, dans sa jolie collection elzévirienne, presque toute l’œuvre poétique de Victor Hugo.