Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/147

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Ce n’est donc qu’un hameau, mais le hasard a voulu que ce hameau fût situé au point précis où la diligence qui arrive de Paris a faim pour déjeuner et où la diligence qui arrive de Calais a faim pour dîner. De ces deux diligences qui arrivent là, l’une du sud, l’autre du septentrion, la bouche ouverte, il est résulté une auberge, et une fort bonne auberge, l’Hôtel de la Poste. C’est un des meilleurs logis que j’aie rencontrés sur ma route.

La basse-cour, qui est là sous ma fenêtre, est magnifique. Ce n’est pas une basse-cour, c’est un océan. Il y a là tout un monde de poules, de canards, de coqs, de vaches, de porcs, de dindons, de pigeons et de pintades qui vit bruyamment et joyeusement, sans prendre garde aux sinistres lueurs de la cuisine. De cette immense basse-cour il germe une table d’hôte colossale qui s’épanouit deux fois par jour. Hier soir lundi, le garçon me disait avoir desservi plus de cent vingt couverts depuis samedi. C’est vraiment merveille de trouver une aussi prodigieuse cuisine dans une bourgade de huit ou dix feux. Quoi qu’il en soit, et sans songer à la table d’hôte, ce monstre aux dents de requin, toutes ces omelettes, toutes ces côtelettes, tous ces jambons, tous ces salmis, grouillent, piaillent, bêlent, chantent, roucoulent, grognent, volent, marchent, nagent et flânent parmi des Alpes de fumier où les mares font des lacs ; tumulte amusant pour le voyageur qui, comme moi, regarde la basse-cour pendant que le dîner cuit, et ne dédaigne pas Fielding en attendant Chevet.

Chevet ne gâte jamais le paysage. L’idée de la bécassine colore le groupe un peu sec du chasseur et du chien d’arrêt ; et il y a, pour le marcheur affamé, un certain charme à penser que dans ces belles eaux vives près desquelles il se repose on pêche d’excellentes truites. Les hommes du quinzième siècle ne peignaient et ne sculptaient jamais une rivière sans en montrer les poissons. Bonne et cordiale habitude !

Au milieu de toutes ces bêtes se traîne et se prélasse, comme l’éléphant au jardin des plantes, une énorme truie pleine et prête à mettre bas. C’est plaisir de la voir se vautrer dans l’ordure. Elle est monstrueuse, elle est gaie, grasse, velue, rose et blonde. Il faut être un fier cochon pour faire la cour à une pareille créature.

Il paraît que les gendarmes et les postillons se font décrotter ici. Il y a là sous la porte un enfant qui cire une botte grande comme un homme. Tu rirais de le voir. Il peint, il frotte, il brosse, il souffle, il sue, il y va de tout cœur, il couche la botte à terre comme un canon, il la met debout comme une colonne, il en fait le tour, il entre dedans, par moments il s’y engloutit et il disparaît tout entier. On n’a jamais accompli une grande œuvre avec plus de bravoure.

Tout est bon, tout est propre, tout est riant dans cette auberge. Il y a