Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/148

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bien çà et là quelques légères verrues. Ils m’ont donné pour écrire une table ronde, haute et étroite, ce qui n’est pas ingénieux ; ils font payer six sous trois feuilles de papier ; ils sont abonnés à la Gazette de France, dont j’ai vu l’infortuné feuilleton traîner dans la cuisine, affirmant, parmi les oignons et les échalotes, que le théâtre est décidément perdu, que la belle langue française, etc., que le drame moderne, etc., grandes vérités que ce brave feuilleton disait là en français de cuisine, ce qui m’a paru de bon goût en pareil lieu. — Somme toute, excellent gîte.

J’ai demandé à la bonne grosse dame du logis : — Vous êtes légitimiste, madame ? — Elle m’a répondu : — Hélas oui, monsieur. Il faut bien. La route de Calais souffre, voyez-vous. Il passait plus de monde ici sous les anciens Bourbons. La route de Lille nous fait du tort. Les princes d’Orléans sont toujours fourrés à Bruxelles. — D’où j’ai conclu que le rétablissement de la branche aînée était nécessaire au bonheur de la France et de la route de Calais. La dame, brave et excellente femme d’ailleurs, a réfléchi un instant et a ajouté en soupirant : — Et puis, voyez-vous, depuis 1830, il y a eu le choléra à Paris, et il est encore en Italie, ce qui fait que les anglais passent moins par ici. — Diable ! ai-je répondu, je comprends que vous soyez abonnée à la Gazette de France.

Pardon de toutes ces histoires de cabaret, chère amie. Mais où il n’y a ni l’océan ni les cathédrales, il faut bien parler des auberges. La tête et l’esprit ont assez bavardé, c’est maintenant le ventre qui raconte ses aventures.


Du Tréport, 6 septembre, onze heures du soir.

Je n’ai pu résister au Tréport. J’en étais trop près. Il m’attirait trop violemment, m’y voici. J’y suis arrivé cette fois à la marée basse. C’est toujours un lieu ravissant.

Hier, j’ai fait à pied une excursion au Crotoy, charmant petit port vis-à-vis Saint-Valery, à l’embouchure de la Somme. Au moment où j’arrivais, c’était le départ des barques, chose toujours admirable et toujours nouvelle. Toutes les voiles, dessinées nettement par les angles, s’enlevaient en noir sur le ciel et sur la mer qui éblouissaient. Je t’aurais voulue là, chère amie.

J’ai revisité à Abbeville Saint-Wuffran et sa vieille façade toute rongée par la bise et par la lune. J’ai revu cette belle église avec autant de plaisir que la première fois, il y a deux ans. Elle a quelques rides de plus et je n’en ai pas de moins. — Il y a à l’angle une sublime statue de vieillard à demi