Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/163

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12 septembre 1837, aux Andelys.

Hier, entre Louviers et Pont-de-l’Arche, vers midi, j’ai rencontré sur la route une famille de pauvres musiciens ambulants qui marchait au grand soleil. Il y avait le père, la mère et six enfants, tous en haillons. Ils suivaient le plus possible la lisière d’ombre que font les arbres. Chacun avait son fardeau. Le père, homme d’une cinquantaine d’années, portait un cor en bandoulière et une grande contrebasse sous son bras ; la mère avait un gros paquet de bagages ; le fils aîné, d’environ quinze à seize ans, était tout caparaçonné de hautbois, de trompettes et d’ophicléides ; deux autres garçons plus jeunes, de douze à treize ans, s’étaient fait une charge d’instruments de musique et d’instruments de cuisine où les casseroles résonnaient à l’unisson des cymbales ; puis venait une fille de huit ans, avec un porte-manteau aussi long qu’elle sur le dos ; puis un petit garçon de six ans affublé d’un havresac de soldat ; puis enfin une toute petite fille de quatre à cinq ans, en guenilles comme les autres, marchant aussi sur cette longue route et suivant bravement avec son petit pas le grand pas du père. Celle-là ne portait rien. Je me trompe. Sur l’affreux chapeau déformé qui couvrait son joli visage rose, elle portait — c’est là ce qui m’a le plus ému — un petit panache composé de liserons, de coquelicots et de marguerites, qui dansait joyeusement sur sa tête.

J’ai longtemps suivi du regard ce chapeau hideux surmonté de ce panache éclatant, charmante fleur de gaîté qui avait trouvé moyen de s’épanouir sur cette misère. De toutes les choses nécessaires à cette pauvre famille, la plus nécessaire, c’est à la petite bégayant à peine que la Providence l’avait confiée. Les autres portaient le pain, l’enfant portait la joie. Dieu est grand.




... Donc, je n’aime pas les citadelles ; je sais bien que ces collines-là protègent les autres collines. Mais, précisément, ce sont des espèces d’amazones qui me déplaisent et qui m’ennuient. Vous êtes sur un coteau quelconque, c’est le matin, le soleil rit, les oiseaux chantent, vous êtes poëte, vous allez, vous venez, vous errez, vous rêvez, tous les sentiers sont à vous, le ciel, la terre et les nuages font un paysage éclatant dans le miroir de votre fan-