Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/225

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Ce chant doux, grave, légèrement enroué, soutenu par une épinette plus enrouée encore, c’était probablement la voix de la jeune fille.

Quoique la porte fût entr’ouverte, je n’entendais pas les paroles, grâce au pantagruélique accompagnement de cuillers et de fourchettes qui les couvrait.

Pour le dire en passant, je n’ai jamais vu sans une sorte d’angoisse les pauvres chanteurs ambulants, ces parias des tavernes et des cabarets, se glisser tremblants et humiliés dans ces pandémonium d’êtres voraces et formidables occupés à banqueter, et livrer leur chétif baryton ou leur maigre contralto à la merci de l’effrayant orchestre de verres, de couteaux, d’assiettes et de bouteilles qui a pour maëstro ce gros diable ventru, aux yeux ouverts, aux oreilles bouchées et aux dents effroyables qu’on appelle l’appétit.

J’étais donc en proie à des réflexions assez mélancoliques, quand tout à coup le bruit joyeux de la table d’hôte se transforma en un tumulte extraordinaire.

Le chant se tut, le choc des verres et des plats cessa brusquement, et je ne sais quel affreux vacarme lui succéda.

Figurez-vous mille cris, une rumeur de voix, de pas, de coups donnés et reçus, des chaises renversées, des tables secouées, des vaisselles brisées, une foule qui se rue, des valets qui font rage, une maison sens dessus dessous, une tempête ; enfin ce que les milanais appellent si bien, dans leur dialecte pittoresque, barataclar per ca.

Ce cri : Ein Dieb ! ein Dieb ! dominait le tumulte.

Surpris, je me levai et je me dirigeai vers la salle d’où venait le vacarme.

En ce moment-là, mes yeux, qui erraient machinalement dans la place, s’arrêtèrent sur la vieille.

J’avoue que je n’allai pas plus loin.

Cette femme était transfigurée. Elle s’était levée, elle était debout, elle écoutait avidement la rumeur, et elle fixait sur l’auberge un œil éclatant, terrible, presque beau, plein de colère, plein de haine et plein de joie.

Puis cette flamme qu’elle avait dans le regard s’éteignit tout à coup. L’expression de son visage, peu transparent comme celui de tous les vieillards, redevint morne et glaciale.

Un groupe sortant de la maison venait d’apparaître à la porte de l’auberge.

Je me penchai pour voir.

C’était un tas de gens de toute sorte, valets, servantes, voyageurs leur serviette à la main, jeunes garçons, vieilles femmes, entourant, avec un