Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/232

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épaules, le provincial se fâche. Voilà comment je me suis déjà brouillé avec toute la Bretagne, voilà comment je me brouillerai avec Genève.

Genève n’en est pas moins une ville admirablement située où il y a beaucoup de jolies femmes, quelques hautes intelligences et force marmots ravissants jouant sous les arbres au bord du lac. Avec cela on peut lui pardonner son petit gouvernement inepte, ridicule et tracassier, sa chétive et grotesque inquisition de passeports, ses boutiques de contrefaçons, ses quais neufs, son île de Jean-Jacques chaussée d’un sabot de pierre, sa rue de Rivoli, et son jaune et son blanc et son plâtre et sa craie.

Cependant, encore un peu, et Genève deviendra une ville ennuyeuse.

Hier, c’était une fête, un ensuissement, comme ils disent. On tirait des boîtes. Tout le monde parlait genevois. J’avais perdu la clef de ma montre, il m’a été impossible de trouver un horloger travaillant. Genève ne se connaissait plus. On allait sur l’eau malgré les seiches ; des gamins polissonnaient dans les bergues ; les charrettes descendaient les côtes sans lugeon ; et les promeneurs dégradaient les talus-gazonnages.

Je ris ; je ne riais pas pourtant. Je me promenais solitairement dans cette ville où je m’étais promené avec toi il y a quatorze ans. J’étais triste et plein de pensées bonnes et tendres dont tu aurais peut-être été heureuse. Mon Adèle, aime-moi.

Depuis Bulle jusqu’au delà de Lausanne j’ai voyagé avec une famille suisse excellente et charmante. Six personnes. Le père est un vieillard distingué, lettré, aimable, plein de renseignements, et, ce qui est mieux encore, d’enseignements utiles, qui m’a rappelé ton père. La fille aînée est une jeune veuve agréable (dans le genre de Mme François). Elle a désiré voir Chillon, je lui ai offert mon bras, elle a accepté ; le frère aîné, brave étudiant enthousiaste, s’est mis de la partie et nous avons fait tous les trois l’expédition du château. J’en ai écrit de Lausanne[1] tous les détails à Boulanger. Demande-les-lui s’il est près de vous, comme je le désire pour vous et pour lui. À Coppet ma famille suisse m’a quitté. Je la regrette fort.

Mais ce que je regrette, c’est toi, c’est vous, tous mes bien-aimés. Avant un mois, je vous reverrai. Mon voyage est un travail ; sans quoi je l’abrégerais. J’ai bien besoin de vous embrasser tous. Je vous aime tous.

Et, bien entendu, je n’excepte pas mon cher Vacquerie.

  1. Le Rhin, lettre 39.