Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/255

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Pour les uns, cela crée une habitude de discipline qui finit par s’incruster dans la nature même la plus révoltée. Dans d’autres, cela doit creuser des gouffres de rage et d’hypocrisie.

Aucune peine n’est prononcée sans enquête ni contrôle. Toutes les peines prononcées et subies inscrites dans le registre à côté du nom, avec le motif et les circonstances. Beaucoup d’ordre dans cet arbitraire. Les forçats ont une boîte aux lettres à part pour le bagne et peuvent y jeter secrètement leurs plaintes contre qui ils veulent. Elles parviennent toujours, et secrètement, au commissaire du bagne, qui s’informe et décide. Sévérité, mais justice.

Visite aux cachots. — Quelque hésitation. J’insiste, on ouvre. Salle oblongue. Deux rangées de compartiments, quatre de chaque côté. Chaque compartiment a six pieds de long, sept de haut, quatre de profondeur, une porte armée de fer, un petit guichet de huit pouces carrés. À l’intérieur, un lit de camp, une cruche et un baquet. C’est le cachot. On y peut rester sept ou huit jours. Pas de clarté. Peu d’air.

Pendant que je visite deux cachots occupés, en me retournant j’aperçois une tête rasée et hideuse au guichet du fond au-dessus de ma tête. C’est le forçat au cachot. Air impassible. Cette tête ressemble à celle d’un condamné au trou de la guillotine. Horrible.

Cachot des condamnés à mort. Salle voûtée d’environ dix pieds carrés ; malsaine ; elle est sur le chemin de ronde et l’eau y suinte.

Cachot des condamnés à Brest, plus terrible. — Un lit de camp. Lucarne grillée par où regarde une sentinelle.

Il n’y a pas eu d’exécution depuis deux ans. Pas d’évasion depuis huit mois. Dans ce cachot on met une vieille échelle, de vieilles caisses, etc., comme dans un grenier.

Sur une cellule, dans une salle contiguë, on lit : Disparus. C’est là qu’on met les effets non réclamés des forçats morts ou évadés sans qu’on sache comment.

En somme, bagne propre, lavé et bien tenu. Le comparer à celui de Brest. Faire la part des deux climats.

Traiter la grande question : isolement cellulaire ou travail en plein air ?

L’esprit nouveau a déjà pénétré dans le bagne et l’améliore. — Introduire la division passion ou intérêt. Ôter l’infamie aux passionnés. Ne la prononcer qu’en récidive ou pour certains crimes définis.

Le travail moralise. La fatigue du corps ôte à l’esprit le loisir de mal penser. Le bagne, retouché, peut être bon. Meilleur que les maisons pénitentiaires. — À Brest ils font sortir et travailler leurs forçats. Je les ai vus.