Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/256

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route de draguignan.


3 octobre.

J’ai quitté Marseille de grand matin dans la diligence de la veuve Avon, J’étais dans le coupé. J’avais à ma gauche un jeune homme convalescent du typhus, à ma droite un officier sarde. Chacun d’eux, voulant dormir, avait baissé le store placé devant lui. Par la lucarne qui me faisait face, je ne voyais qu’un très beau morceau du cocher assis et me tournant le dos en manière de vis-à-vis. J’ai pris le parti de baisser aussi mon store et de dormir.

À deux lieues d’Aix, mes voisins ont levé leurs stores et je me suis réveillé.

Comme beaucoup de villes de Provence, Aix est bâtie en pierres grises qui se confondent avec les tons poudreux des paysages méridionaux. De loin, Aix se mêle aux collines et l’on a quelque peine à la distinguer.

J’ai remarqué peu d’oliviers aux environs de la ville de l’huile. En revanche, j’ai recueilli sur le mur d’une auberge cette inscription en sanscrit, dont les lettres rentraient presque les unes dans les autres : ALALTEMILITERE. Après une longue étude, j’ai fini par découvrir que c’était une agacerie aux soldats altérés.

Aix a deux clochers ; l’un n’est qu’une tour carrée sans caractère ; l’autre est une flèche du quinzième siècle d’un assez bon style.

À Aix, j’ai changé de voiture et je me suis dirigé vers Draguignan. Après deux heures de marche j’ai arrêté le cocher et je suis descendu. J’étais dans le champ de bataille où, il y a vingt siècles, Marius extermina la formidable cohue des teutons et des cimbres. Ils étaient trois cent mille.

C’est une immense plaine sereine et tranquille, cultivée avec soin, plantée de vignes, d’oliviers et de mûriers, coupée çà et là de cours d’eau qui se dessèchent en été, et des deux côtés de laquelle se traînent, au nord et au midi, les dernières vertèbres des Alpes. Cela fait deux longues rangées parallèles de collines d’un bel aspect, assez hautes pour accrocher les nuées.

Le temps était couvert. Des brumes pleines de pluie se posaient mollement dans les gorges des collines. Cependant un vif rayon de soleil faisait étinceler, à l’autre bout de la plaine, un gros village groupé sur une éminence.

Je m’étais arrêté près d’une ferme chétive, au bord d’un ruisseau sans eau. Un paysan en blouse bleue poussait dans le champ voisin sa charrue attelée d’un âne. Une fille juchée sur un mulet muselé cheminait du côté d’Aix, son tricot à la main. Du côté opposé, une vieille charrette chargée de