Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/357

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quelques bahuts, quelques chaises de paille, voilà l’ameublement de la grande salle. Un blason, peu héraldique d’ailleurs, est grossièrement peint au-dessus de la porte du milieu. Pas de cheminées. Le climat s’en passe. Les murs sont de pierre et d’une épaisseur de donjon.

J’occupe la chambre sur le balcon à l’angle de la salle à gauche. Les autres cabinets sont les cellules des divers habitants de la maison, desquels je vous parlerai tout à l’heure.

Le second étage est pareil au premier. Une chambre à coucher occupe la place de la cuisine. Le balcon du deuxième étage abrite le balcon du premier et est lui-même protégé par le large rebord du toit qu’égayent de charmantes solives contournées et ciselées. Les balcons sont carrelés en briques rouges et peints en vert.

Mais il semble que tout cela va s’effondrer. Les murs ont des lézardes qui laissent voir le paysage ; les briques du balcon d’en haut laissent voir le balcon d’en bas ; les planchers des chambres plient sous le pied.

L’escalier qui mène du premier au second est des plus étranges.

Tout l’escalier branlait du haut jusques en bas,


dit Régnier de je ne sais plus quel logis. Cet escalier-ci est tout ensemble branlant et massif. Ce sont de gros madriers, de grosses planches, de gros clous, ajustés et assemblés d’une façon sauvage il y a trois cents ans, qui tremblent de vieillesse et ont pourtant quelque chose de robuste et de redoutable. Cela menace dans la double acception du mot. Aucune lucarne, si ce n’est un rayon oblique d’en haut. Les marches, raccommodées à la serpe avec des planches posées de travers et comme jetées au hasard, semblent des pièges à loups. C’est à la fois croulant et formidable. D’immenses araignées vont et viennent dans cet enchevêtrement ténébreux. Une porte en chêne, épaisse de quatre pouces, garnie d’armatures solides quoique rongées de rouille, ferme cet escalier et isole au besoin le deuxième étage du premier. Toujours la forteresse dans la cabane.

Que dites-vous de cet ensemble ? Cela est triste ? repoussant ? terrible ? Eh bien non, cela est charmant.

D’abord, rien n’est plus inattendu. C’est là une maison comme on n’en voit nulle part. Au moment où vous vous croyez dans une masure, une sculpture, une fresque, un ornement inutile et exquis vous avertit que vous êtes dans un palais ; vous vous extasiez sur ce détail qui est un luxe et une grâce, le cri rauque d’un verrou vous fait songer que vous habitez une prison ; vous allez à la fenêtre, voici le balcon, voici le lac, vous êtes dans un chalet de Zug ou de Lucerne.