Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/366

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les pluies et qui fait un rebord à la montagne. Je m’en vais par là, au risque de choir sur les toits du village, de tomber par une cheminée dans une marmite, et de m’ajouter comme un ingrédient de plus à quelque ollapodrida.

Les sommets des montagnes sont pour nous des espèces de mondes inconnus. Là végète, fleurit et palpite une nature réfugiée qui vit à part. Là s’accouplent, dans une sorte d’hymen mystérieux, le farouche et le charmant, le sauvage et le paisible. L’homme est loin, la nature est tranquille. Une sorte de confiance, inconnue dans les plaines où la bête entend les pas humains, modifie et apaise l’instinct des animaux. Ce n’est plus la nature effarée et inquiète des campagnes. Le papillon ne s’enfuit pas ; la sauterelle se laisse prendre ; le lézard, qui est aux pierres ce que l’oiseau est aux feuilles, sort de son trou et vous regarde passer. Pas d’autre bruit que le vent, pas d’autre mouvement que l’herbe en bas et le nuage en haut. Sur la montagne l’âme s’élève, le cœur s’assainit ; la pensée prend sa part de cette paix profonde. On croit sentir l’œil de Jéhovah tout près ouvert.

Les montagnes de Pasages ont pour moi deux attraits particuliers. Le premier, c’est qu’elles touchent à la mer qui à chaque instant fait de leurs vallées des golfes et de leurs croupes des promontoires. Le second, c’est qu’elles sont en grès.

Le grès est assez dédaigné des géologues qui le classent, je crois, parmi les parasites du règne minéral. Quant à moi, je fais grand cas du grès.

Vous savez, mon ami, que, pour les esprits pensifs, toutes les parties de la nature, même les plus disparates au premier coup d’œil, se rattachent entre elles par une foule d’harmonies secrètes, fils invisibles de la création que le contemplateur aperçoit, qui font du grand tout un inextricable réseau vivant d’une seule vie, nourri d’une seule sève, un dans la variété, et qui sont, pour ainsi parler, les racines mêmes de l’être. Ainsi, pour moi, il y a une harmonie entre le chêne et le granit, qui éveillent, l’un dans l’ordre végétal, l’autre dans la région minérale, les mêmes idées que le lion et l’aigle entre les animaux, puissance, grandeur, force, excellence.

Il y a une autre harmonie, plus cachée encore, mais pour moi aussi évidente, entre l’orme et le grès.

Le grès est la pierre la plus amusante et la plus étrangement pétrie qu’il y ait. Il est parmi les rochers ce que l’orme est parmi les arbres. Pas d’apparence qu’il ne prenne ; pas de caprice qu’il n’ait ; pas de rêve qu’il ne réalise ; il a toutes les figures, il fait toutes les grimaces. Il semble animé d’une âme multiple. Pardonnez-moi ce mot à propos de cette chose.

Dans le grand drame du paysage, il joue le rôle fantasque ; quelquefois grand et sévère, quelquefois bouffon ; il se penche comme un lutteur,