Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/413

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Le soleil se coucha, le crépuscule vint ; pourtant je dois dire que le diable n’allongea pas le chemin. Nous gravissions depuis environ une demi-heure un sentier escarpé serpentant entre des blocs de granit dont on eût dit qu’un géant avait ensemencé le flanc de la montagne. Tout à coup une pelouse se présenta, la pelouse la plus douce, la plus fraîche, la plus agréable au pied et la plus inattendue.

Escumuturra se tourna vers moi.

— Nous voici arrivés, me dit-il.

Je regardai devant moi pour voir où nous étions arrivés, et je ne vis rien que la ligne sombre et nue de la montagne. La pelouse était resserrée comme une avenue entre deux murailles basses de pierres sèches que je n’avais pas aperçues d’abord.

Cependant mes compagnons avaient doublé le pas, j’avais fait comme eux.

Bientôt je vis monter peu à peu comme une chose qui sort de terre et se dessiner sur le ciel clair du crépuscule une sorte de bosse anguleuse et obscure qui ressemblait à un toit surmonté d’une cheminée.

C’était en effet une maison cachée dans un pli de la montagne.

Tout en approchant, je la regardais. Le jour n’était pas entièrement éteint. Je faisais ce qu’on appelle en style stratégique une reconnaissance.

La maison était assez grande et bâtie, comme les clôtures de la pelouse, en pierres sèches mêlées de blocs de marbre ; le toit de chaume tailladé imitait un escalier. J’ai retrouvé depuis cette mode dans de pauvres hameaux des Pyrénées.

Au bas du mur tourné vers la pente de la montagne, il y avait un trou carré par où sortait une petite nappe d’eau limpide et fraîche qui tombait sur le rocher et allait se perdre dans le ravin avec un bruit vivant et joyeux.

La porte massive et basse était fermée. Il n’y avait qu’une fenêtre, percée à côté de la porte, très étroite et bouchée aux trois quarts avec des briques grossièrement maçonnées.

Ce pauvre logis avait, comme toutes les habitations isolées du Guipuzcoa et de la Navarre, un air de forteresse ; mais c’était plutôt de la défiance que de la sûreté, car le toit de chaume était à hauteur d’appui, et l’un pouvait forcer la place à se rendre sans autre artillerie qu’une allumette chimique.

Du reste aucune lumière à l’intérieur, aucune voix, aucun pas, aucun bruit. Ce n’était pas une maison ; c’était une masse noire, muette et morte comme une tombe.

Escumuturra mit pied à terre, s’approcha de la porte, et se mit à siffler doucement la première partie d’une mélodie bizarre et charmante ; puis il s’arrêta court, et attendit.