Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/604

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Notre vie ressemble à ce sombre tunnel de Londres au-dessus duquel coule la Tamise et vont et viennent les marées de l’Océan. Au-dessus de notre vie coule à pleins bords la destinée irréparable, agitée elle aussi par de mystérieuses marées qui viennent de Dieu. Prenez bien soin de la voûte ; à la moindre fissure, en un instant, avec la brusquerie formidable de l’éclair, le fleuve entre dans le tunnel et l’irréparable dans la vie.


Il faut passer peu de choses aux nouveaux domestiques et en passer beaucoup aux anciens.


Hautes et généreuses natures, si loin que vous soyez de l’homme à ces hauteurs qu’habitent les âmes sereines, quand l’œil du génie vous rencontre, réjouissez-vous, vous serez contemplées et comprises, et quand ce regard souverain tombe sur vous, êtres méchants, si petits que vous soyez, tremblez ! Vous aussi vous serez étudiés et traînés au grand jour. Les grands esprits ont ce don qu’ils appliquent avec la même puissance, pour les développer et les faire saillir, aux beautés et aux laideurs. Ils font également voir par leur faculté grossissante les mystères du rayonnement et les secrets de l’horrible. Ils sont télescopes aux astres et microscopes aux poux.


Les ergoteurs et les controversistes sont les culs-de-jatte de l’esprit humain marchant sur deux béquilles qu’ils appellent l’une le syllogisme, l’autre le dilemme.

Ces deux béquilles, voilà ce que la logique des écoles offre à la pensée après lui avoir coupé les deux ailes qu’elle a et qui se nomment l’imagination et la méditation.


Le malheur des poëtes est qu’ils ne vieillissent qu’à la surface. Leur cœur reste frais et rayonnant tandis que leur visage se ride et se ternit : ils souffrent alors, car ils continuent d’aimer comme à vingt ans la beauté qu’ils n’ont plus.

L’imagination est une jeunesse intérieure. Don fatal.


Il y a une façon de mal parler d’un homme, à laquelle on reconnaît tout de suite une femme dédaignée. S’attaquer aux endroits inavoués et sensibles, s’en prendre à certains traits de sa figure, à certains détails de sa toilette, à sa conversation, à son linge, à son odeur, lui prodiguer toutes les qualités qui sont laides et tous les vices qui sont ridicules, le déclarer ladre, pingre, avare et ennuyeux, rire des maîtresses qu’on lui prête et des dettes qu’on lui suppose, des gants qu’il porte et des largesses qu’il fait, ce sont là autant de manières de dire : il n’a pas voulu de moi. La grosse calomnie à coups de massue, c’est le passe-temps des bavards ; la calomnie à coups d’épingle, c’est la vengeance des femmes. Observateurs, mesurez toujours la grandeur de la haine à la petitesse de la calomnie.


L’art a pour résultat, lors même qu’il ne l’a pas pour objet apparent, l’amélioration de l’homme.