Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/70

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Je suis monté sur ce télégraphe qui s’agitait fort en ce moment. Le bruit courait dans l’île qu’il annonçait au loin des choses sinistres. On ne savait quoi. (Je l’ai su à Avranches. C’était le nouveau meurtre essayé sur le roi.) Arrivé sur la plate-forme, l’homme d’en bas qui tirait les ficelles m’a crié de ne pas me laisser toucher par les antennes de la machine, que le moindre contact me jetterait infailliblement dans la mer. La chute serait rude, plus de cinq cents pieds. C’est un fâcheux voisin qu’un télégraphe sur cette plate-forme qui est tort étroite, et n’a pour garde-fou qu’une barre de fer à hauteur d’appui, de deux côtés seulement pour ne pas gêner le mouvement de la machine. Il faisait grand vent. J’ai jeté mon chapeau dans la cabine de l’homme, je me suis cramponné à l’échelle, et j’ai oublié les contorsions du télégraphe au-dessus de ma tête en regardant l’admirable horizon qui entoure le Mont-Saint-Michel de sa circonférence où la mer se soude à la verdure et la verdure aux grèves.

La mer montait en ce moment-là. Au-dessous de moi, à travers les barreaux d’un de ces cachots qu’ils appellent les loges, je voyais pendre les jambes d’un prisonnier qui, tourné vers la Bretagne, chantait mélancoliquement une chanson bretonne que la rafale emportait en Normandie. Et puis il y avait aussi au-dessous de moi un autre chanteur qui était libre, celui-là. C’était un oiseau. Moi, immobile au-dessus, je me demandais ce que les barreaux de l’un devaient dire aux ailes de l’autre. Tout ceci était coupé par le cri aigre des poulies du télégraphe transmettant la dépêche de M. le ministre de l’intérieur à MM. les préfets et sous-préfets.

Il n’y a plus de prisonniers politiques maintenant au Mont-Saint-Michel. Quand n’y aura-t-il plus de prisonniers du tout !

Chère amie, je m’aperçois que je n’ai plus ni papier, ni chandelle. Il faut que je termine ici cette lettre. J’avais pourtant encore mille choses à te conter. Ce sera pour la prochaine fois. Aujourd’hui il me reste à peine l’espace de te dire d’embrasser nos quatre bijoux comme je t’embrasse toi-même, du fond de l’âme, et de serrer la main pour moi à ton père, à Martine et à Boulanger, si tu le vois. Et à tous nos autres amis.