Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/72

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à la haute mer. Mes petits drôles étaient hardis et parlaient déjà d’aborder le lendemain matin à Jersey. Quatre chiens-de-mer, à demi salés, qui me servaient de tabouret de pied, formaient toute la provision. Te figures-tu la chose ? Pratiquer l’océan, la nuit, pendant dix-huit lieues, avec deux enfants, deux allumettes et deux ficelles ! Un souffle de vent nous a rejetés dans le port.

D’ailleurs c’est la troisième excursion que je fais en mer, et je supporte bien ce tremblement puissant et compliqué de la vague qui se décompose en mille vagues sous vous.

Sorti de là, j’ai déjeuné. Pendant que je déjeunais, un grand bruit, un flot de peuple emplit tout à coup la rue, une rue longue et étroite qui monte à l’église, bordée de boutiques basses où il y a des grisettes parisiennes. Je regarde, et je vois passer, au milieu des huées et des index braqués de la foule, deux espèces de spectres, couverts, pieds et visages, d’une façon de mante en serge noire, qui marchaient à grands pas au grand soleil. Ces spectres étaient conduits par un gendarme ; c’étaient une mère et sa fille qui, disait-on, avaient assassiné l’une son mari, l’autre son père. L’assassinat s’était fait à coups de balai, pendant que l’homme était soûl. On les menait en prison. Cette rue pleine de femmes qui riaient, ce soleil éclatant, ce gendarme, ces deux fantômes d’un noir sale marchant à grands pas, cette rumeur courant sur eux, je t’assure que tout cet ensemble avait une figure sinistre.

En sortant de Granville, le soleil baissait, la brise de mer pénétrait d’un souffle frais les pommiers de la route. La route était belle et riante encore, quoiqu’elle n’eût plus ces riches bordures de tamarins en fleur qui l’embaument autour du Mont-Saint-Michel. À un quart de lieue de la ville, pendant que je regardais l’ombre des chasse-marées sur les flots de l’océan, j’ai vu tout à coup passer un grand épervier qui chassait aux alouettes. J’y aurais fait peu d’attention, si un peu plus loin je n’avais vu sur une haie un charmant petit bouvreuil, tout jeune et gros comme le poing, qui se donnait des airs d’épervier avec les mouches. Tout s’enchaîne et se ressemble ainsi. Le soir, j’étais à Coutances.

Je suis indigné des dévastations que je rencontre à chaque pas. À Alençon, c’est une belle et grave statue de marbre blanc vêtue comme Marie de Médicis qui se casse le nez au mur le plus noir de l’église sous un tas de chaises. À Mayenne, c’est une vilaine prison blanche bêtement bâtie au beau milieu du vieux château. À Pontorson, c’est un admirable dessus d’autel de la Renaissance sur lequel le curé a plaqué le plus stupide des confessionnaux. On marche aussi à plein pied sur un bas-relief du seizième siècle qui représente la Pentecôte et où il y a encore de vieilles peintures. À Dol, un tombeau de la Renaissance s’en va en poussière.