Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/156

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Quelque temps les deux peuples existent de front. L’un se repose dans sa splendeur, l’autre grandit dans l’ombre. Mais peu à peu l’air et la place leur manquent à tous deux pour se développer. Rome commence à gêner Carthage. Il y a longtemps que Carthage importune Rome. Assises sur les deux rives opposées de la Méditerranée, les deux cités se regardent en face. Cette mer ne suffit plus pour les séparer. L’Europe et l’Afrique pèsent l’une sur l’autre. Comme deux nuages surchargés d’électricité, elles se côtoient de trop près. Elles vont se mêler dans la foudre.

Ici est la péripétie de ce grand drame. Quels acteurs sont en présence ! deux races, celle-ci de marchands et de marins, celle-là de laboureurs et de soldats ; deux peuples, l’un régnant par l’or, l’autre par le fer ; deux républiques, l’une théocratique, l’autre aristocratique ; Rome et Carthage ; Rome avec son armée, Carthage avec sa flotte ; Carthage vieille, riche, rusée, Rome jeune, pauvre et forte ; le passé et l’avenir ; l’esprit de découverte et l’esprit de conquête ; le génie des voyages et du commerce, le démon de la guerre et de l’ambition ; l’orient et le midi d’une part, l’occident et le nord de l’autre ; enfin, deux mondes, la civilisation d’Afrique et la civilisation d’Europe.

Toutes deux se mesurent des yeux. Leur attitude avant le combat est également formidable. Rome, déjà à l’étroit dans ce qu’elle connaît du monde, ramasse toutes ses forces et tous ses peuples. Carthage, qui tient en laisse l’Espagne, l’Armorique et cette Bretagne que les romains croyaient au fond de l’univers, Carthage a déjà jeté son ancre d’abordage sur l’Europe.

La bataille éclate. Rome copie grossièrement la marine de sa rivale. La guerre s’allume d’abord dans la Péninsule et dans les îles. Rome heurte Carthage dans cette Sicile où déjà la Grèce a rencontré l’Égypte, dans cette Espagne où plus tard lutteront encore l’Europe et l’Afrique, l’orient et l’occident, le midi et le septentrion.

Peu à peu le combat s’engage, le monde prend feu. Les colosses s’attaquent corps à corps, ils se prennent, se quittent, se reprennent. Ils se cherchent et se repoussent. Carthage franchit les Alpes, Rome passe les mers. Les deux peuples, personnifiés en deux hommes, Annibal et Scipion, s’étreignent et s’acharnent pour en finir. C’est un duel à outrance, un combat à mort. Rome chancelle, elle pousse un cri d’angoisse : Annibal ad portas ! Mais elle se relève, épuise ses forces pour un dernier coup, se jette sur Carthage, et l’efface du monde.

C’est là le plus grand spectacle qui soit dans l’histoire. Ce n’est pas seulement un trône qui tombe, une ville qui s’écroule, un peuple qui meurt. C’est une chose qu’on n’a vue qu’une fois, c’est un astre qui s’éteint ; c’est tout un monde qui s’en va ; c’est une société qui en étouffe une autre.