Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/22

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allures, de propriétés élégantes, de caprices amusants, commode et naturelle à écrire ; donnant parfois aux écrivains les plus vulgaires toutes sortes de bonheurs d’expressions qui faisaient partie de son fonds naturel. C’était une langue forte et savoureuse, tout à la fois claire et colorée, pleine d’esprit, excellente au goût, ayant bien la senteur de ses origines, très française, et pourtant laissant voir distinctement sous chaque mot sa racine hellénique, romaine ou castillane ; une langue calme et transparente, au fond de laquelle on distinguait nettement toutes ces magnifiques étymologies grecques, latines ou espagnoles, comme les perles et les coraux sous l’eau d’une mer limpide.

Cependant, dans la deuxième moitié du dix-septième siècle, il s’éleva une mémorable école de lettrés qui soumit à un nouveau débat toutes les questions de poésie et de grammaire dont avait été remplie la première moitié du même siècle, et qui décida, à tort selon nous, pour Malherbe contre Régnier. La langue de Régnier, qui semblait encore très bonne à Molière, parut trop verte et trop peu faite à ces sévères et discrets écrivains. Racine la clarifia une seconde fois. Cette deuxième distillation, beaucoup plus artificielle que la première, beaucoup plus littéraire et beaucoup moins populaire, n’ajouta à la pureté et à la limpidité de l’idiome qu’en le dépouillant de presque toutes ses propriétés savoureuses et colorantes, et en le rendant plus propre désormais à l’abstraction qu’à l’image ; mais il est impossible de s’en plaindre quand on songe qu’il en est résulté Britannicus, Esther et Athalie, œuvres belles et graves, dont le style sera toujours religieusement admiré de quiconque acceptera avec bonne foi les conditions sous lesquelles il s’est formé.

Toute chose va à sa fin. Le dix-huitième siècle filtra et tamisa la langue une troisième fois. La langue de Rabelais, d’abord épurée par Régnier, puis distillée par Racine, acheva de déposer dans l’alambic de Voltaire les dernières molécules de la vase natale du seizième siècle. De là cette langue du dix-huitième siècle, parfaitement claire, sèche, dure, neutre, incolore et insipide, langue admirablement propre à ce qu’elle avait à faire, langue du raisonnement et non du sentiment, langue incapable de colorer le style, langue encore souvent charmante dans la prose, et en même temps très haïssable dans le vers, langue de philosophes en un mot, et non de poëtes. Car la philosophie du dix-huitième siècle, qui est l’esprit d’analyse arrivé à sa plus complète expression, n’est pas moins hostile à la poésie qu’à la religion, parce que la poésie, comme la religion, n’est qu’une grande synthèse. Voltaire ne se hérisse pas moins devant Homère que devant Jésus.

Au dix-neuvième siècle, un changement s’est fait dans les idées à la suite du changement qui s’était fait dans les choses. Les esprits ont déserté cet aride sol voltairien, sur lequel le soc de l’art s’ébréchait depuis si longtemps pour de maigres moissons. Au vent philosophique a succédé un souffle religieux,