Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/91

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se sont exilées et ne reviendront plus ; et chaque jour de jeunes lyres lui donnent d’harmonieux démentis, et la poésie française se renouvelle glorieusement autour de nous. Nous sommes à l’aurore d’une grande ère littéraire, et cette flétrissante opinion voudrait que notre époque, si éclatante de son propre éclat, ne fût que le pâle reflet des deux époques précédentes ! La littérature funeste du siècle passé a, pour ainsi parler, exhalé cette opinion antipoétique dans notre siècle comme un miasme chargé de principes de mort, et, pour dire la vérité entière, nous conviendrons qu’elle dirige l’immense majorité des esprits qui composent parmi nous le public littéraire. Les chefs qui l’ont donnée ont disparu ; mais elle gouverne toujours la masse, elle surnage encore comme un navire qui a perdu ses mâts. Cependant il s’élève de jeunes têtes, pleines de sève et de vigueur, qui ont médité la Bible, Homère et Dante, qui se sont abreuvées aux sources primitives de l’inspiration, et qui portent en elles la gloire de notre siècle. Ces jeunes hommes seront les chefs d’une école nouvelle et pure, rivale et non ennemie des écoles anciennes, d’une opinion poétique qui sera un jour aussi celle de la masse. En attendant, ils auront bien des combats à livrer, bien des luttes à soutenir ; mais ils supporteront avec le courage du génie les adversités de la gloire. La routine reculera bien lentement devant eux, mais il viendra un jour où elle tombera pour leur faire place, comme la scorie desséchée d’une vieille plaie qui se cicatrise.


Tous ces hommes graves qui sont si clairvoyants en grammaire, en versification, en prosodie, et si aveugles en poésie, nous rappellent ces médecins qui connaissent la moindre fibre de la machine humaine, mais qui nient l’âme et ignorent la vertu.


DU GÉNIE

Toute passion est éloquente ; tout homme persuadé persuade ; pour arracher des pleurs, il faut pleurer ; l’enthousiasme est contagieux, a-t-on dit.

Prenez une femme et arrachez-lui son enfant ; rassemblez tous les rhéteurs de la terre, et vous pourrez dire : A la mort, et allons dîner. Écoutez la mère ; d’où vient qu’elle a trouvé des cris, des pleurs qui vous ont attendri, et que la sentence vous est tombée des mains ? On a parlé comme d’une chose étonnante de l’éloquence de Cicéron et de la clémence de César ; si Cicéron eût été le père de Ligarius, qu’en eût-on dit ? Il n’y avait rien là que de simple.