Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/345

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Il existe des sceptiques agréables que le mot tyran fait sourire.

— Est-on certain qu’il y ait jamais eu des tyrans ? s’écrient-ils.

Le tyran, c’est le mastodonte, cela barbotait, avant le déluge, dans la première boue qui a été la terre. Busiris est fossile comme Béhémoth. Affaire de musée. Pendez-moi ces gros os avec une étiquette sous une voûte. Le tyran veut être annoté par Cuvier. Il ne peut être raconté que dans un in-quarto orné de planches. On est de l’académie des inscriptions pour savoir ce que c’est. Parlons sérieusement. Le mot tyran a-t-il un sens ? Tacite est-il bien sûr d’avoir vu Néron ? L’histoire, et la philosophie, pire que l’histoire, et la poésie, pire que la philosophie, regardent à la loupe les trônes. Juvénal a exagéré Messaline ; Guichardin a grossi Borgia. Dans tous les cas, s’il y a eu des tyrans, il n’y en a plus. Tyrannie, ces trois syllabes font du bruit, mais ne s’appliquent à aucune réalité. Despotes, despotisme, que signifient ces déclamations ? Où sont les maîtres ? Où sont les esclaves ? Nous sommes heureux et satisfaits. Tout un côté des philosophes et des poètes radote. Silence au banc des songe-creux ! Les trois quarts des tragédies rabâchent. Contez Barbe-bleue à d’autres. Qui veut trop prouver ne prouve rien. Vos Shakespeare, avec leurs Richards III invraisemblables, dépassent le but. Rayez ces noms, matière à amplifications. Sortons du passé. Henri VIII est fini ; Macbeth est mort.

Macbeth est vivant, Henri VIII prospère, l’ombre de l’épaule de Richard III se projette dans la politique. Tout ce passé est du présent. Dans quel paradis croyez-vous donc être ? Dire que l’histoire enfle les proportions, et excuser l’hydre sous prétexte qu’on la regarde au microscope et qu’au fond le dragon— n’est qu’un acarus, cela ne suffit pas ; il faudrait nous retirer de devant nous ce qui est sous nos regards ; nos yeux ne sont que .des yeux et voient des énormités. Blanchir Tibère calomnié, disculper l’ours ou Nicolas, chercher les circonstances atténuantes du tigre, constater avec indulgence son crâne plat, discuter la quantité de chair restée à l’os rongé et de liberté laissée à un peuple, appeler épée le coutelas, substituer césarisme à despotisme, cela est faisable, cela peut sembler curieux et nouveau, ce pickle peut plaire aux palais blasés ; mais après ? Le fait tyrannie surnage, le mot tyran flamboie. Macbeth et Henri VIII et Richard III sont vivants, vous dis-je !

Ou bien faites-nous sourds et aveugles ! Que se passe-t-il autour de nous ? Est-ce que vous n’entendez pas les cris ? Des faits ! On n’a qu’à en prendre au hasard. Chaque empire a son tas d’horreurs comme chaque borne a son tas d’ordures. Ah ! vous dites : faites-moi le plaisir de me montrer des tyrans ! Eh bien, regardez !

En 1860, pendant qu’on jugeait en France l’infanticide Legros, Abdul Medjid,