Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/503

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Terrarumque velis curam et te maximus orbis
Auctorem frugum tempestatumque potentem
Accipiat, cingens materna tempora myrto ;
An deus immensi venias maris ; ac tua nautœ
Numina sola colant, tibi serviat ultima Thule,
Teque sibi generum Tethys emat omnibus undis ;
Anne novum tardis sidus te mensibus addas,
Qua locus Erigonen inter Chelasque sequentes
Panditur : ipse tibi jam brachia contrahit ardens
Scorpius, et cœli j’usta plus parte relinquit :
Quidquid eris, (nam te nec sperent Tartara regem,
Nec tibi regnandi veniat tam dira cupido,
Quamvis Elysios miretur Grœcia campos,
Nec repetita sequi curet Proserpina matrem),
Da facilem cursum, atque audacibus annue coeptis,
Ignarosque vias mecum miseratus agrestes,
Ingredere, et votis jam nunc assuesce vocari.[1]


Je lis ces vers, je subis cette forme, et quel est son premier effet ? j’oublie Auguste, j’oublie même Virgile ; le lâche tyran et le chanteur lâche s’effacent, comme Horace tout à l’heure, le poëte s’éclipse dans sa poésie ; j’entre en vision ; le prodigieux ciel s’ouvre au-dessus de moi, j’y plonge, j’y plane, je m’y précipite, je vois la région incorruptible et inaccessible, l’immanence splendide, les mystérieux astres, cette voie lactée, ce zodiaque amenant chaque mois au zénith un archipel de soleils, ce scorpion qui contracte ses bras énormes, la profondeur, l’azur ; et, par l’idée, par ce que vous nommez le fond, j’étais dans le petit, et par le style, par ce que vous nommez la forme, me voilà dans l’immense.

Que dites-vous de vos distinctions, forme et fond ?

Il y a deux hommes dans cet homme, un courtisan et un poëte ; le poëte esclave du courtisan, hélas ! comme l’âme de la bête dans la machine humaine. Le courtisan a eu une idée vile, il l’a confiée au poëte, l’aigle avec un ver de terre dans le bec n’en vole pas moins au soleil, et de l’idée basse le poëte a fait une page sublime. Ô sainteté involontaire de l’art ! splendeur propre à l’esprit de l’homme ! Beauté du beau !

Tous les développements qu’on donne à une vérité convergent, et c’est pourquoi nous sommes ramenés ici à une observation déjà faite à propos d’Horace : il y a dans cette page superbe une surface et un fond ; la surface, c’est ce que vous appelez l’idée première, c’est la louange courtisane à Auguste ; le fond, c’est la forme. Par la vertu du grand style, la surface, la flatterie au maître, immonde écorce du sublime, se brise et s’ouvre, et par la déchirure, le fond étoile de l’art, l’éternel beau, apparaît.

  1. Virgile, Géorgiques, I, 24-42