Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome IX.djvu/223

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V

INVENTION.

*

Vous avez inventé le diable. Il est très bête.
Il empoigne les gens par les pieds, par la tête,
Part, et croit avoir fait quelque chose de beau
En portant Jésus-Christ au mont Tibidabo.
Il dit : Je t’offre ça, la terre. Sois docile. —
Il ne s’est même pas aperçu, l’imbécile.
Que celui qu’il a pris par les cheveux, c’est Dieu ;
Et que Jésus, qui cache étrangement son jeu,
Pourrait lui dire : Affreux jocrisse, pitre immonde,
Tu me donnes la terre, à moi qui tiens le monde !

Peu de religions, rêvant sur Anankè,
Savent faire un titan, et le diable est manqué.
Il est, à n’en parler ici que comme artiste,
Plat et vulgaire ; il fait enrager Jean-Baptiste
Et tente Saint Antoine avec fort peu d’esprit.
C’est le démon ; tremblez. Non, c’est le diable ; on rit.
Trop massif, il se traîne, ou, trop maigre, il s’efflanque.
Belphégor ne ferait pas vivre un saltimbanque ;
Bezébuth, promené de foire en foire, aurait
Moins de succès qu’un loup pris dans une forêt.
Quant à moi, si j’étais montreur de phénomènes,
Pour faire écarquiller les prunelles humaines,
J’aimerais mieux, plutôt que Sadoch, nain bougon,
Ou Moloch, vieux pantin en forme de dragon,
Ou Bélial soufflant le feu de sa narine,
Avoir un bon lapin savant qui tambourine.
Le gouffre étant donné, toute l’ombre, et l’horreur
Amoncelée autour d’un géant éclaireur,