Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome IX.djvu/224

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On est surpris du peu que votre fable en tire ;
Vous n’avez rien trouvé de mieux que le satyre.
Le paganisme en lui chez vous est revenu.
Toujours le pied fourchu, toujours le front cornu.
Toujours la même ampoule au dos du même gnome.
Aveugle, plus, boiteux, c’est là tout le binôme.
Lucifer, Asmodée ; un infirme, un serpent ;
L’un ne voit pas Dieu ; l’autre erre clopin-clopant.
La maison d’or, à Rome, a sur ses vieilles briques
Des fantômes qui font des gambades lubriques,
Des nains à grosse tête et d’affreux chèvrepieds ;
L’enfer chrétien les a simplement copiés.
Vous avez baptisé le faune ; et c’est le diable.
Le vaste mécontent qui tire sur le câble
De l’univers, et veut casser l’amarre, afin
Que tout rentre au chaos, et que le séraphin,
L’étoile, le ciel, l’homme, et Dieu lui-même, roulent
L’un sur l’autre à vau-l’eau pêle-mêle, et s’écroulent ;
Le fourbe qui, pensif, sous Jéhovah créant,
Construit la trahison immense du néant ;
L’être noir, l’effrayante âme démesurée
Qui fait refluer l’ombre ainsi qu’une marée ;
Le parodiste amer et terrible qui prend
L’homme, et qui fait petit tout ce que Dieu fit grand,
Ce monstre, ce méchant d’une si fière taille
Qu’il attend le tonnerre et lui livre bataille,
Qu’il a pour plaie au front le mal universel,
Et que tout l’océan n’aurait pas trop de sel
Pour sa raillerie âcre et son rire insondable,
Ce colosse enchaîné sous l’Etna formidable
Se retrouve en vos mains pygmée, avec l’ennui
D’avoir la petitesse et la laideur sur lui ;
Il était dans l’Erèbe énorme ; il est au bagne,
Et se voit une bosse au lieu d’une montagne.

En somme, vous avez fort peu d’invention.
Vous refaites le cercle où tournait Ixion.