Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome IX.djvu/65

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Toi qui te sens lion et qu’on traite en fourmi,
Ne perds pas patience et sache attendre, ami ! ―
En venir aux mains ? Non. Certes, ton droit suprême,
C’est de vivre, d’avoir du pain, d’exiger même
Plus de salaire et moins de peine, j’en conviens ;
L’immensité te doit ta part des vastes biens,
Vie, harmonie, amour, joie, hyménée, aurore.
L’avenir n’est pas noir ; c’est le matin qui dore
Et remplit de clarté rose les petits doigts
Du nouveau-né riant dans sa crèche, et tu dois
Vouloir cet avenir éblouissant et juste ;
Tu dois, ferme, appuyé sur le travail robuste,
Réclamer le paiement de tes efforts, tu dois
Protéger ton foyer, et faire face aux lois
Si leur sagesse fausse à tes droits est contraire,
Et nourrir ton enfant, ― mais sans tuer ton frère !
Sans blesser la patrie et meurtrir la cité !
L’idéal ne veut point mêler à sa clarté
Les Saint-Barthélemys et les Vendémiaires ;
Les principes sereins sont de hautes lumières ;
Dans la Terre Promise on ne met pas la mort ;
L’espérance n’est pas faite pour le remord ;
Peuple, sur le cloaque informe du carnage,
Quel que soit le tueur, sais-tu ce qui surnage ?
C’est sa honte. ― L’opprobre éternel du vainqueur,
La pâle liberté morte et l’épée au cœur,
Pour soi l’abjection, pour d’autres le martyre.
C’est là toute la gloire, ô peuples, qu’on retire
Des fauves actions faites aveuglément.
Hélas ! sous le regard fixe du firmament,
Pas de tueurs ; laissons les bourreaux dans leurs bouges.
Je hais une victoire ayant les ongles rouges ;
Je n’aime pas qu’un droit ait des mains de boucher,
Et, quand il a vaincu, soit forcé de cacher
Les fentes des pavés des villes sous du sable.
Le paradis de Dieu deviendrait haïssable
S’il fallait qu’à travers un meurtre on l’espérât.