Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome X.djvu/237

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et vous avez été la mauvaise lumière.
Vous fûtes l’incendie, et j’étais la chaumière.
Sans doute je penchais vers la faute, mettons
que j’étais coquette, oui, mais j’étais à tâtons,
j’hésitais, un conseil honnête m’eût sauvée.
Ah ! Duc ! Vous m’avez fait une affreuse arrivée
dans la chute par l’âcre et fausse ascension,
et par l’enivrement dans la perdition !
Oui, j’étais l’alouette. Est-ce un crime ? Hélas, être,
moi la pauvre aile folle, et vous le miroir traître,
ce fut notre destin. Moi, vaine et sans effroi ;
vous, sans frein, et frivole ! à quoi bon être roi
si l’on n’a dans le cœur quelque haute chimère ?
Duc, laissant, au-dessus du vil peuple éphémère,
votre esprit souverain flotter dans l’absolu,
vous rêviez un grand rêve, altesse ; il vous a plu
d’essayer de jeter une âme dans ce moule ;
devant les yeux d’un roi l’infini se déroule ;
créer, rien n’est plus beau ; vous avez, duc féal,
voulu réaliser enfin cet idéal,
ce but noble où le cœur d’un grand prince s’applique,
et c’est pourquoi je suis une fille publique.
Un, c’est le paradis, et l’enfer c’est plusieurs.
Qu’est-ce que j’avais fait, ciel juste, à ces messieurs !
J’ignorais ; ils savaient. Un jour, tremblante, nue,
je me suis vue au fond de l’opprobre, ingénue !
Ah ! C’est un crime, c’est un sombre outrage à Dieu,
ah ! C’est l’assassinat d’une âme, et c’est un jeu !
Jusqu’à quel point c’est noir, vous l’ignorez vous-même !
On ne sait pas toujours quel est le grain qu’on sème.
On s’imagine avoir le droit de s’amuser,
et que, puisqu’on nous dore, on peut bien nous briser !
Vous n’êtes pas méchant pourtant, mais vous vous faites
de nos chutes à nous, tristes femmes, des fêtes !
Ah ! La fille du peuple est prise, et le seigneur
l’emporte, éblouissant et louche suborneur,
et les voilà tous deux dans la même nuée.