Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome X.djvu/394

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Le tréteau de la rue ou le tréteau des cours ;
Tu les fis vivre là ! Mais, à ton insu même,
Devin qu’illuminait une clarté suprême,
Ayant de l’avenir déjà l’âpre sueur,
Railleur démesuré, tu mettais la lueur
Des révolutions dans le regard des faunes ;
Tu mêlais aux Pasquins de vagues Tisiphones ;
C’est presque en menaçant les rois qu’au-dessous d’eux
Tu sculptais leurs fous noirs et leurs bouffons hideux,
Et ta fatale main, ô grand tailleur de pierre,
Dans Trivelin sinistre ébauchait Robespierre.

Ce dur Germain Pilon que l’abîme inspirait,
Ce prophète, était-il dans son propre secret ?
Avait-il, âme vaste aux grands hasards poussée,
La révélation de toute sa pensée ?
Savait-il, ce songeur, quel symbole il jetait
Sur ce gémissement qui jamais ne se tait,
Sur ce fleuve qui glisse ainsi qu’une couleuvre ?
Son regard plongeait-il jusqu’au fond de son œuvre ?
Mystère ! Avoir sculpté les douleurs, les affronts,
L’effroi, la peine ; avoir à ces tragiques fronts
Donné pour miroir l’onde, autre image des foules ;
Sur la vague, où du vent passent les tristes houles,
Sur tous les plis que fait le grand linceul des flots,
Sur l’âpre inquiétude et sur les longs sanglots
Que le fleuve orageux dans sa fuite promène,
Ô terreur ! Avoir mis toute la ride humaine
Et tous les froncements du sourcil de la nuit ;
Avoir, dans l’avenir par Dieu même introduit,
Montré l’émeute aux rois comme la mer aux grèves ;
Avoir démuselé les gorgones des rêves ;