Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome XII.djvu/21

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Les nuages volaient dans la lueur hagarde,
Noir troupeau que le vent lugubre a sous sa garde;
Et dans la profondeur blême au-dessous de moi,
Si bas que tout mon être en haletait d'effroi,
J'aperçus un sommet par une déchirure.

Ce faîte monstrueux sortait de l'ombre obscure;
Ses pentes se perdaient dans le gouffre inconnu;
Sur ce. plateau gisait, fauve, terrible, nu,
Un géant dont le corps se tordait sur la pierre;
Il en coulait du sang avec de la lumière;
Sa face regardait la nuit triste, et ses pieds,
Ses coudes, ses genoux, ses poings, étaient liés
D'une chaîne d'airain vivante, impitoyable
Et je voyais décroître et renaître effroyable
Son ventre qu'un vautour rongeait, oiseau bandit.
Le patient était colossal; on eût dit
Deux montagnes, dont l'une agonisait sur l'autre.
-Quel est, dis-je, ce sang qui coule ainsi? -Le vôtre,
Dit le vautour. Ce mont dont tu vois les sommets,
C'est le Caucase. -Et quand t'en iras-tu? -Jamais.
Et le supplicié me cria: Je suis l'Homme.
Et tout se confondit comme une eau noire, ou comme
L'ombre se confondrait avec l'éclair qui luit
Sous une grande main qui mêlerait la nuit.

Une sorte de puits se fit dans l'insondable;
Le haut d'un autre mont en sortit formidable.
L'ombre avait cette horreur dont l'hiver la revêt;
Et j'entendis crier: Ararat! Il pleuvait.