Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome XIII.djvu/331

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C'est nous que le matin mystérieux connaît;
Ce qui germe, ce qui s'avance, ce qui naît,
Ce qui pense, est à nous. Donc tremblez, ô despotes.
Tout ce que tu fais, Krupp, tout ce que tu tripotes,
Bismarck, tous les fourneaux, flamboyants entonnoirs,
Où l'âpre forge, souffle avec ses poumons noirs,
Fabriquant des canons, des mortiers, des bombardes,
Tout ce qu'un faux triomphe inspire à de faux bardes,
Rois, je vous le redis, ce décor d'opéra
Pâlira, passera, fuira, s'écroulera

Oui, nous sommes tombés et vaincus, et le Xanthe
Frémissant ne vit pas Ilion plus gisante;
Oui, nous sommés à terre, à bas, brisés, battus
Oui, mais Quatrevingt-douze et ses sombres vertus
Crôissent dans nos enfants, et notre ciel se dore
De ce vieil astre, éclos dans cette jeune aurore;
Leurs fraîches voix sont là chantant les grands défis,
Nous voyons nos aïeux renaître dans nos fils;
Oui, vous l'emportez; mais nul ne trompe et n'évite
L'oeil invisible; et bien qu'un larron marche vite,
Le châtiment boiteux le suit et le rejoint;
Mais mon pays n'est pas assez mort pour ne point
Entendre votre éclat de rire dans sa tombe,
Et cela te réveille, ô France, ô ma colombe,
O ma douce patrie, ô grand aigle effrayant!
Oui, vous croyez que tout finit en balayant,
Et que lorsqu'on a mis dans un coin les décombres,
On peut sur les tombeaux laisser rôder les ombres.
Eh bien non. Car une ombre est une âme. Oui, tyrans,
Nous sommes accablés, dépouillés, expirants,
Nous n'avons plus d'amis, plus d'argent, plus d'armée,
Plus de frontières, mais nous avons la fumée
De nos hameaux brûlés qui vous dénonce tous,
Et qui noircit le ciel contre vous, et pour nous!
Mais l'étoile survit quand. le navire sombre;
Mais quand l'assassiné saigne dans le bois sombre,