Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome XIII.djvu/40

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


XIX À UN ENFANT


Quoique je sois de ceux qui se sont autrefois
Penchés sur ton berceau plein de ta jeune voix,
Tu commences, enfant, à ne plus me connaître.
Je ne suis rien pour toi qu'un étranger, un être
Évanoui, perdu dans de noirs lendemains,
Un voyageur dont l'ombre est sur d'autres chemins,
Quelqu'un qu'on vit jadis, avant les jours funèbres,
Lorsqu'on était petit, passer dans les ténèbres;
Tu ne songes pas plus à moi qu'au moucheron
Qui volait tout à l'heure en sonnant du clairon,
A ta balle perdue, à ta lampe soufflée;
Pas plus qu'à-ce parfum d'herbe et de giroflée
Qu'avril mêle à l'aurore et qui dure un moment;
Tu m'as laissé tomber de ton esprit gaîment
Comme un càhier fini tout noirci de grimoire.
Tu fais bien. Nous avons, hélas, plus de mémoire,
Enfants, nous qui, vivant pendant que vous naissez,
Lisons vos avenirs écrits dans nos passés;
Votre sort noùs émeut, et bien souvent nous sommes
Rêveurs, nous grands enfants, devant vous, petits hommes.
Aussi, vois-tu, du fond des mornes horizons,
Je viens à toi, jeune âme, et je te dis: causons.

Pose un moment ta plume et ferme ta grammaire.
Ecoute. Te voilà grandissant, et ta mère
Est debout près de toi comme un gardien des cieux.
Seule et veuve, et livrée aux vents capricieux,