Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome XIV.djvu/445

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Tu pâliras ainsi qu’Amos, Élie, Aaron,
Devant les visions de l’incompréhensible,
Et tu ne sauras pas si cet être impossible,
Formidable, aperçu par toi confusément,
N’est pas le chaos même, horrible, en mouvement
Dans l’éther qu’il obstrue avec sa forme immonde,
Et si tu vois un monstre ou si tu vois un monde !

Oui, l’aube le matin emplit ton corridor
Des constellations de la poussière d’or ;
La toile d’araignée en ses mailles nocturnes
A des. gouffres où vont et viennent des Saturnes;
Une création passe entre chaque fil;
Tout homme, le dernier, le moindre, le plus vil,
L’esclave, le forçat de Brest, le juif qui rogne
Un liard, le voleur de grand chemin, l’ivrogne,
Le grec qui triche au jeu dans un bouge aux eaux d’Aix,
Broie un astre en fermant son pouce et son index.

Il ne faut pas que l’âme humaine s’assoupisse
Au bord de l’atome, ombre, abîme, précipice ;
Homme, il n’est pas d’esprit qui, s’il se penche un peu
En bas, sur le petit, l’autre côté de Dieu,
Ne frissonne devant l’élargissement sombre
Du néant, du caché, de l’espace, du nombre !
II suffit que, demain, un ouvrier savant,
Inventant un cristal plus clair et plus vivant,
Pose sur l’inconnu des lentilles puissantes,
Pour que, si ton regard s’en approche, tu sentes
Le vertige du trou d’une aiguille, et la peur
De tomber dans ton souffle, effrayante vapeur !
Le point n’a pas de fond. Homme, l’inaccessible
Est dans le grain de sable, à jamais divisible ;
L’imperceptible est fait de la même grandeur
Que les cieux qui n’ont pas encore eu de sondeur.
Un pou dè l’infini contient en lui la somme ;
Tu serais Dieu le jour où tu pourrais, toi l’homme,