Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome XIV.djvu/72

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Cet homme m’est livré. Je demande sa tête,
Suis-je son ennemi pour cela ? Pas si bête.
Je hurle, et crie : A bas ! mort ! il a trop vécu ! -

Être acharné, c’est bien, mais être convaincu
C’est du luxe. On serait donc idiot soi-même.
Et d’ailleurs avoir foi, cela rend triste. On sème
La ciguë et la mort, mais on n’y goûte pas.
On est un bon enfant qui pour vivre est Judas,
Et ne prend pas la chose au sérieux. On tâche
D’être tranquillement et sans nuage un lâche.
Si l’on voyait passer l’homme qu’on va demain
Poignarder par derrière, on lui tendrait la main,
Et l’on se vanterait de ce contact auguste !
John Brown est un héros et Barbès est un juste ;
On l’avoue entre soi ; mais en public on dit :
Barbès est un niais, John Brown est un : bandit.
On l’affirme, et cela n’empêche pas de rire,
Ne pas le croire étant un motif pour le dire.

Çà, vivons, insultons, mais sans nous mettre en frais
D’inimitié, de bile et de fiel. Buvons frais !
Le tigre mord sans faim et Thersite " sans haine.
Les calomniateurs ne prennent pas la peine
D’abhorrer, même un. peu, ceux qu’ils veulent tuer.
La conscience étant bonne à prostituer,
On vend sa plume ainsi que l’on vendrait sa femme.
Cela s’offre, un esprit ; cela. se paie, une âme.
L’affront décolleté, fardé, riant, banal,
Rôde sur ce trottoir qu’on appelle un journal,
Car il est une presse abordable à Javotte12,
Qui, certe, a le droit d’être obscène, étant dévote.
On jette l’eau bénite et la boue au hasard ;
On est indifférent, venimeux et poissard
On injurie à tant la ligne, à tant par tête ;
On dit : Léonidas est vil, Voltaire, est bête,