Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome II.djvu/475

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


tels que Louis Veuillot et Barbey d’Aurevilly, qui l’imitaient en l’attaquant. « Nous avons tous, avouait l’un d’eux, plus ou moins trempé notre plume dans cet encrier. »

L’autre impression que, dans le premier moment, produisit Notre-Dame, fut un peu, il faut le dire, celle que Gœthe exprima en termes si véhéments, mais qui frappa aussi des amis et des admirateurs tels que Lamartine et Sainte-Beuve. Pas plus qu’à ce style coloré on n’était fait alors à cette intensité d’émotion et de passion dans le drame, et l’on trouvait, de plus, qu’à ce beau et douloureux roman il manquait le ciel et l’espérance. Victor Hugo avait-il cédé à l’influence alors prédominante de ce qu’on appelait l’École du Désespoir ? il est certain que le malheur frappe et torture sans trêve et sans merci tous ses personnages sympathiques et n’épargne que les indifférents. Le poète, en somme, l’avait voulu ainsi, puisqu’il avait écrit en tête de son œuvre le mot sinistre Anankè. Et pourquoi, d’instinct, l’avait-il voulu ? C’est qu’en effet la Fatalité est la loi de fer et de sang qui pesa sur ce sombre moyen âge, l’âge noir, comme l’appellent les Anglais, lamentable théâtre des guerres centenaires, proie de toutes les misères et de toutes les épouvantes. Dans ces temps tragiques, dit-on, il y avait du moins la foi. Oui, mais quelle foi ! la foi au Dieu de colère, la foi à Satan, la foi à l’enfer. La terreur du jugement dernier, dans les âmes les plus hautes comme dans les plus humbles, était une oppression de plus ; Claude Frollo, esprit supérieur, ajoute à toutes les angoisses de son supplice ici-bas la certitude de l’éternelle damnation. Pour voir poindre une lueur de liberté morale, il faut attendre la Renaissance. Ainsi, quand le poète livrait à ces fatalités implacables les pauvres créatures nées de son rêve, il n’obéissait pas à un caprice, mais à la nécessité qui était dans son sujet et qui, à son insu et quelquefois malgré lui, s’impose même au génie. Dans son second roman, les Misérables, Victor Hugo donnera à la liberté comme à la pitié une ample revanche. Lamennais reprochait à Notre-Dame de ne pas être assez catholique ; George Sand reprochera aux Misérables d’être trop chrétiens.

Il est intéressant d’avoir une idée de ce que furent l’esprit et le mouvement de la critique autour de Notre-Dame de Paris. Nous donnerons donc quelques extraits des articles parus au sujet du nouveau livre. Les journaux politiques, alors de petit format, n’avaient pas assez de toutes leurs colonnes pour les graves événements du temps ; mais les revues littéraires, dont la Revue de Paris et la Revue des Deux-Mondes étaient les plus importantes, n’attendirent pas une semaine pour s’occuper de Notre-Dame.

Revue de Paris.
(Mars 1831.)

… Enfin, le voilà, ce livre merveilleux, le voilà qui vient nous distraire des graves préoccupations de la politique et réveiller nos sympathies pour ce moyen âge si loin de nous depuis huit mois.

C’est pour M. Victor Hugo surtout qu’on peut dire que la forme du roman n’est que la plus large extension possible du drame. C’est dans ce cadre, dont il pose lui-même les limites, où le temps et l’espace sont à lui, qu’il peut réaliser ses vastes conceptions, créer un monde idéal, ou rebâtir un siècle. À l’étroit sur les planches de la scène, il ne saurait obtenir du plus adroit machiniste, du plus habile peintre, que des décors bien inférieurs à la magie de ses descriptions. Au théâtre, d’ailleurs, les décors ne peuvent être, en général, que des accessoires. Dans les créations de M. Victor Hugo, les objets matériels ont une vie à eux, jouent un rôle, et même, comme dans Notre-Dame de Paris, un rôle presque aussi important que celui du héros et de l’héroïne. Où est le décorateur qui nous mettrait sous les yeux Paris tout entier, ce Paris du quinzième siècle, que le